COMBONIANUM – Formazione e Missione

— Sito di FORMAZIONE PERMANENTE MISSIONARIA — Uno sguardo missionario sulla Vita, il Mondo e la Chiesa — Blog of MISSIONARY ONGOING FORMATION — A missionary look on the life of the world and the church

FP Français 12/2013 (1)

FP Français 12/2013 (1)

La voie de l’attente

Henri J.M. Nouwen

Henri J.M. Nouwen est né aux Pays-Bas. Il a été ordonné prêtre en 1957. Après avoir enseigné la théologie aux universités d’Utrecht, Notre Dame (Indiana) Yale et Harvard, il a choisi de vivre avec des personnes handicapées mentales. Proche collaborateur de Jean Vanier, il est devenu pasteur de l’Arche Daybreak à Toronto. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages de spiritualité dont plusieurs on été traduits en français. Henri J.M. Nouwen est considéré comme l’un des guides spirituels les plus marquants de notre époque.

velas-coroa-adventoDepuis plusieurs années, je suis préoccupé par un aspect qui m’apparaît important dans notre vie: la spiritualité de l’attente. J’y réfléchis et je me demande ce que l’attente peut signifier dans le contexte de notre vie spirituelle.

Je prends conscience que lorsqu’on réfléchit sur l’attente d’un point de vue spirituel, deux points de départ sont possibles: notre attente de Dieu et celle de Dieu qui nous attend. Nous attendons. Dieu attend. Le début de l’évangile de Luc propose des éléments qui me permettront de soutenir ma réflexion sur notre attente de Dieu. Quant aux derniers chapitres du même évangile, ils fourniront l’arrière-plan de ma réflexion sur Dieu qui attend.

Le récit de la naissance de Jésus nous présente cinq personnes qui attendent: Zacharie et Élizabeth, Marie, Siméon et Anne. Le récit de la mort et de la résurrection de Jésus nous révèle un Dieu qui attend.

Notre attente de Dieu

Dans notre vie personnelle, l’attente n’est pas considérée comme un passe-temps très populaire. Attendre n’est pas quelque chose que nous anticipons ou dont nous faisons l’expérience avec bonheur et joie. De fait, la plupart d’entre nous considérons l’attente comme une perte de temps. Peut-être parce que la culture dans laquelle nous vivons nous dit: “Allez-y! Faites quelque chose! Montrez que vous êtes en mesure de changer les choses! Ne restez pas là à attendre!” Pour nous et pour bien des gens, attendre est donc comparable à un désert stérile entre là où nous sommes et là où nous voudrions être. Un tel désert est loin de nous plaire. Nous voulons en sortir et faire quelque chose de valable.

Parce que notre époque est caractérisée par la peur, l’attente est encore plus difficile. En effet, la peur est l’une des émotions les plus envahissantes dans l’atmosphère qui nous entoure. En tant que peuple, nous avons peur — peur des autres peuples qui pourraient être différents, peur de sentiments intérieurs ou inconfortables, peur aussi d’un avenir inconnu. En tant que personnes dominées par la peur, nous avons de la difficulté à attendre, la peur nous poussant à quitter l’endroit où nous nous trouvons. S’il nous est impossible de fuir, il se peut que nous choisissions plutôt de nous battre. Nous sommes conscients des nombreux gestes de destruction qui naissent de la peur qu’on nous fasse du mal.

En élargissant l’horizon — les personnes et les peuples ne sont pas les seuls à avoir peur, les communautés et les nations aussi ont peur qu’on leur fasse du mal — on comprend encore plus clairement combien il est difficile d’attendre et combien il est tentant de passer à l’action. De là naît l’attitude consistant à “frapper le premier” dans les relations interpersonnelles. Ceux et celles qui vivent dans un monde de peur ont davantage tendance à répondre par des gestes agressifs, hostiles et destructeurs. Plus nous avons peur, plus il nous est difficile d’attendre. Voilà pourquoi l’attente est une attitude si impopulaire pour tant d’entre nous.

Je suis fasciné de constater que tous les personnages apparaissant dans les premières pages de l’évangile de Luc attendent. Zacharie et Élizabeth attendent. Marie attend. Siméon et Anne, présents au Temple lorsque Jésus y est conduit, attendent. Le premier récit de l’ensemble de la Bonne Nouvelle est rempli de personnes qui attendent. Et dès le début, tous ces gens entendent, d’une manière ou d’une autre, les paroles: “N’ayez pas peur. J’ai quelque chose de bon à vous dire.” Ces paroles signifient que Zacharie, Élizabeth, Marie, Siméon et Anne attendent tous qu’un événement nouveau et bon survienne dans leur vie.

Approchons-nous d’eux et tentons de voir ce qu’ils peuvent nous apprendre sur la spiritualité de l’attente. Qui sont-ils et que craignent-ils? En plus d’être aimés de Dieu, ne sont-ils pas également les représentants du peuple d’Israël qui attend? Les psaumes sont remplis de ce type d’attente: “J’attends le Seigneur, j’attends de toute mon âme et j’espère en sa parole. Mon âme désire le Seigneur, plus qu’un veilleur ne désire l’aurore. Israël, mets ton espoir dans le Seigneur, car le Seigneur dispose de la grâce et, avec largesse, du rachat” (Psaume 130, 5-7). “J’attends le Seigneur, j’attends de toute mon âme.” Ce thème résonne dans l’ensemble des Écritures.

Mais tous les habitants d’Israël ne vivent pas dans l’attente. En effet, on peut affirmer que les prophètes ont critiqué le peuple qui, au moins en partie, accordait toute son attention à ce qui allait se produire. L’attente devint finalement l’attitude du petit reste d’Israël, de ce petit groupe d’Israélites restés fidèles. Le prophète Sophonie dit: “Je maintiendrai au milieu de toi un reste de gens humbles et pauvres; ils chercheront refuge dans le nom du Seigneur. Le reste d’Israël ne commettra plus d’iniquité; ils ne diront plus de mensonge, on ne surprendra plus dans leur bouche de langage trompeur “(Sophonie 3, 12-13). Ce sont les fidèles du reste purifié qui attendent. Élizabeth, Zacharie, Marie, Siméon et Anne font partie de ce petit reste. Ils ont été capables d’attendre, d’être attentifs et de vivre dans l’attente.

Examinons maintenant la vie de ces hommes et de ces femmes afin d’y découvrir la nature de leur attente et de quelle façon ils attendent. Nous tenterons de voir avec eux comment leur attente ressemble à la nôtre et comment nous sommes appelés à attendre avec eux.

La nature de l’attente

Dès les premières pages de l’Évangile, les gens qui attendent le font avec le sentiment qu’une promesse sera accomplie : “Zacharie, […] ta femme Élizabeth t’enfantera un fils” (Luc 1, 13); “Marie […] voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils” (Luc 1, 31). “II lui [Siméon] avait été révélé par l’Esprit saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur” (Luc 2, 26). Tous ceux qui attendent ont reçu une promesse qui leur a donné le courage d’attendre. Quelque chose leur a été donnée et est à l’œuvre en eux, une semence qui a commencé à grandir.

Cela est très important pour nous. En effet, pour que nous puissions attendre nous aussi, ce que nous attendons doit avoir déjà commencé à exister. L’attente n’est jamais un mouvement qui consiste à passer de rien à quelque chose. Elle est toujours un mouvement de quelque chose à quelque chose de plus. Zacharie, Élizabeth, Marie, Siméon et Anne vivaient d’une promesse. Cette promesse les nourrissait, leur permettant de rester là où ils étaient. Grâce à leur attente, la promesse était en mesure de se dévoiler progressivement et de se réaliser en eux et à travers eux.

Deuxième caractéristique: leur attente est active. La plupart d’entre nous considérons l’attente comme quelque chose de très passif, comme un état désespéré déterminé par des événements qu’on ne peut aucunement maîtriser. L’autobus est en retard? Nous n’y pouvons rien; nous devons donc nous asseoir et attendre. Nous pouvons facilement comprendre l’irritation ressentie par les gens à qui l’on dit : “Attendez.” De telles paroles poussent à la passivité.

Une telle passivité est cependant absente des Écritures. Ceux et celles qui attendent très activement. Ils savent que ce qu’ils attendent proviendra de la terre qu’ils foulent. C’est là un secret utile pour notre propre attente. En effet, attendre avec la conviction qu’une semence a déjà été plantée et que quelque chose a déjà commencé à germer, voilà qui modifie notre façon d’attendre. L’attente active suppose que nous soyons vraiment conscients du moment présent, convaincus que quelque chose est en train de se produire là où nous sommes et que nous souhaitons en faire partie. La personne qui attend est consciente du moment présent, convaincue que c’est le moment.

Zacharie, Élizabeth, Marie, Siméon et Anne étaient conscients du moment présent. C’est pourquoi ils ont pu entendre l’ange. Ils étaient alertes, attentifs à la voix qui leur parlait: “Ne crains pas. Quelque chose est en train de se produire dans ta vie. Sois attentif.”

La personne qui attend est patiente. Être “patient” suppose que nous acceptions de rester là où nous sommes et de vivre pleinement notre situation, convaincus que quelque chose de caché nous sera révélé. Vivre patiemment, c’est vivre activement dans le présent et attendre. Les gens impatients s’attendent à ce que des choses importantes se produisent ailleurs; ils souhaitent donc s’échapper de leur situation actuelle et aller ailleurs. Mais les gens patients osent rester là où ils sont. L’attente n’est donc nullement passive. Elle suppose que nous aidions à faire grandir ce qui a déjà germé en nous.

Mais il y a plus. L’attente est sans fin déterminée. Nous avons de la difficulté à vivre une attente d’une durée non déterminée. En effet, nous avons tendance à attendre les choses que nous désirons obtenir, en ignorant si nous pourrons les avoir et quand nous les obtiendrons. Cela n’est pas concret. Notre attente est en grande partie remplie de désirs : “J’aimerais avoir un emploi. J’aimerais que le temps soit plus beau. J’aimerais que la douleur disparaisse.” Nous sommes remplis de désirs, et notre attente est facilement prisonnière de ces désirs. Nous souhaitons que l’avenir prenne une certaine direction et si cela ne se produit pas, nous sommes déçus et nous pouvons même glisser dans le désespoir. Quelle sera ma vie si je n’obtiens pas les choses que je désire ? L’une des raisons pour lesquelles nous avons tant de difficulté à attendre est que nous voulons faire advenir les événements souhaités afin de satisfaire nos désirs. Nous prenons ici conscience que nos désirs sont liés à nos peurs, et que la peur même nous empêche d’attendre avec un esprit ouvert. C’est pourquoi une grande partie de notre attente ne se déroule pas dans cet état d’esprit. Notre attente est plutôt une façon de maîtriser notre avenir.

Mais Zacharie, Élizabeth, Marie, Siméon et Anne n’étaient pas remplis de désirs. Ils étaient remplis d’espérance. Leur espérance était bien différente. Elle reposait sur l’assurance que viendrait l’accomplissement non pas seulement de leurs désirs, mais des promesses de Dieu. L’espérance implique toujours une ouverture.

Imaginons seulement ce que Marie voulait dire à l’ange Gabriel par ses paroles : “Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l’as dit” (Luc 1, 38). Elle ajoutait : «J’ignore ce que tout cela signifie, mais j’ai confiance en Dieu, j’ai confiance en toi, et je crois que ce qui se produira sera bon.” Elle croyait si profondément que son attente incluait toutes les possibilités. Elle croyait que si elle écoutait attentivement, elle pouvait se fier à ce qui allait se produire.

Il m’est apparu très important dans ma propre vie de tenter d’abandonner mes désirs et de vivre dans l’espérance. Je prends conscience que lorsque je choisis d’abandonner mes désirs parfois insignifiants et superficiels, confiant que mon existence est précieuse et signifiante aux yeux de Dieu, il se produit dans ma vie quelque chose de tout à fait nouveau, bien au-delà de mes propres attentes.

Attendre avec ouverture d’esprit et espérance, c’est avoir une attitude extrêmement radicale envers la vie. C’est choisir d’espérer que ce que nous vivrons dépassera de beaucoup tout ce que nous pouvons imaginer. C’est abandonner la maîtrise de notre avenir et permettre à Dieu de définir notre vie. C’est vivre convaincus que Dieu nous façonne dans l’amour, qu’il nous entoure de tendresse et qu’il nous éloigne des sources de notre peur.

Notre vie spirituelle est faite d’attente: attentifs au moment présent, nous attendons que se produisent pour nous des choses qui dépasseront tout ce que nous pouvons prévoir ou imaginer. C’est là une position très radicale à l’égard de la vie dans un monde obsédé par la maîtrise de tout.

La pratique de l’attente

Comment attendons-nous? Attendre en compagnie de notre famille et de nos amis est préférable à attendre seul. Attendre ensemble est plus humain, plus divin. L’un des plus beaux passages de la Bible commence ainsi: “En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élizabeth” (Luc 1, 39-56). Il s’agit du récit de la visite de Marie à Élizabeth, immédiatement après la promesse de l’ange lui annonçant qu’elle porterait un fils. Que s’est-il passé quand Marie a accueilli les paroles de la promesse? Elle s’est rendue chez Élizabeth. Comme pour Marie, quelque chose se produisait dans la vie d’Élizabeth. Mais de quelle façon tout cela allait-il être vécu?

Je trouve très touchante la rencontre de ces deux femmes. En effet, par leur rencontre, Marie et Élizabeth se sont mutuellement aidées à attendre. La visite de Marie a permis à Élizabeth de prendre conscience de ce qu’elle attendait. L’enfant a bondi d’allégresse en elle. Marie a confirmé l’attente d’Élizabeth. Puis Élizabeth a dit à Marie :

“Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira” (Luc 1, 45). Marie lui a répondu: “Mon âme exalte le Seigneur” (Luc 1, 46). Elle-même a été remplie de joie. Ensemble, ces deux femmes ont créé l’une pour l’autre un espace d’attente. Elles ont confirmé l’une pour l’autre qu’il se produisait dans leur vie un événement signifiant qui valait la peine d’être attendu

Voilà un modèle pour la famille et la communauté chrétiennes. La vie de famille et de communauté en est une de soutien, de célébration et de confirmation, où nous révélons ce qui germe déjà en nous. La visite de Marie à sa cousine Élizabeth est l’une des plus belles expressions bibliques de ce que signifie faire communauté, être ensemble, être rassemblés autour d’une promesse, confirmant ainsi ce qui se produit au milieu de nous.

Voilà également en quoi consiste la prière: prier, c’est se rassembler autour d’une promesse. Voilà aussi en quoi consiste la célébration: célébrer, c’est se lever et se réjouir de ce qui est déjà là. Voilà en quoi consiste l’eucharistie: vivre l’eucharistie, c’est dire “merci” pour le grain qui a été semé. C’est dire : “Nous attendons le Seigneur qui est déjà là.”

La famille est signifiante en ce qu’elle offre à chacun le lieu et le soutien nécessaires pour attendre ce que nous avons déjà entrevu. La communauté chrétienne est l’endroit où nous gardons vivante au milieu de nous la flamme de l’espérance, où nous la prenons au sérieux pour qu’elle puisse grandir et s’affermir en nous. Nous pouvons ainsi vivre avec courage, confiants que, ensemble, nous sommes habités par une puissance spirituelle qui nous permet de vivre dans le monde sans nous abandonner aux puissantes forces qui nous attirent vers le désespoir. Voilà pourquoi nous osons dire que Dieu est un Dieu d’amour, même quand nous voyons de la haine tout autour de nous. Voilà pourquoi nous pouvons affirmer que Dieu est le Dieu de la vie, même lorsque nous voyons la mort, la destruction et l’angoisse tout autour de nous. Nous l’affirmons ensemble. Nous nous le confirmons les uns aux autres. Attendre ensemble, nourrir ce qui a déjà commencé à germer en attendant son accomplissement, voilà le sens du mariage, de l’amitié, de la communauté et de la vie chrétienne.

Notre attente est toujours modelée par notre attention à la Parole de Dieu qui vient à nous si mystérieusement. Nous attendons en sachant que Quelqu’un veut nous parler. Une question demeure : sommes-nous là? Sommes-nous présents à notre adresse, prêts à répondre à la porte? Nous devons attendre ensemble pour nous aider les uns les autres à demeurer “chez nous” spirituellement; ainsi, lorsqu’il viendra, le Verbe pourra s’incarner en nous. C’est pourquoi le Livre de la Parole est toujours placé au milieu de ceux et celles qui se rassemblent. Nous lisons la Parole pour que la Parole puisse s’incarner en nous et devenir vie nouvelle.

Simone Weil, écrivaine juive, dit: “Attendre patiemment est le fondement de la vie spirituelle.” Lorsque Jésus parle de la fin des temps, il parle précisément de l’importance de l’attente. Il affirme qu’on se dressera nation contre nation, qu’il y aura des guerres, des tremblements de terre et de la misère. Les gens vivront dans l’angoisse et diront : “Le Christ est là! Non, il est ici!” Nombreux sont ceux qui seront troublés et plusieurs seront trompés. Mais Jésus nous dit: “Demeurez prêts, restez éveillés, à l’écoute de la Parole de Dieu; ainsi vous pourrez survivre à tout cela et vous tenir confiants devant Dieu, ensemble, en communauté” (voir Matthieu 24). Cette attitude d’attente nous permet de survivre spirituellement dans un monde très chaotique.

Dieu qui nous attend

Toutefois, toute attente n’est pas active comme celle de Zacharie et d’Élizabeth, de Marie, de Siméon et d’Anne, eux qui attendaient Dieu. Dans la passion et la résurrection de Jésus, nous reconnaissons Dieu qui attend. Ce deuxième aspect de l’attente influence profondément notre vie spirituelle. La fin de la vie de Jésus nous présente cette autre forme d’attente: Dieu y est révélé comme un Dieu qui attend. Commençons d’abord par une courte anecdote.

J’avais été invité à rendre visite à un ami très malade. Cet homme de cinquante-trois ans avait été, pendant toute sa vie, actif, utile, fidèle et créatif. De fait, très engagé socialement, il était profondément préoccupé par le bien-être des gens, en particulier des pauvres. À l’âge de cinquante ans, il apprend qu’il est atteint d’un cancer. Pendant les trois années qui suivirent, il est devenu de plus en plus handicapé par la maladie.

Quand je suis allé le rencontrer, il m’a dit: “Henri, me voici couché dans mon lit, et je ne sais même pas quoi penser du fait que je sois malade. Quand je réfléchis à ma vie, à mon identité, c’est toujours au plan de l’action, des choses que je peux faire pour les autres. Ma vie a de la valeur parce que j’ai été en mesure de faire beaucoup de choses pour beaucoup de gens. Et puis soudain, me voici, passif, sans pouvoir quoi que ce soit … S’il te plaît, aide-moi à voir cette situation autrement. S’il te plaît, aide-moi à réfléchir à mon incapacité de faire quoi que ce soit d’une façon qui ne me conduise pas au désespoir. Aide-moi à comprendre ce que signifie le fait que toutes sortes de gens me font des choses sur lesquelles je n’ai pas le moindre contrôle.”

En discutant avec lui, j’ai pris conscience qu’il se demandait sans cesse: “Qu’est-ce que je peux encore faire?” D’une manière ou d’une autre, mon ami avait appris à se considérer comme un homme dont la valeur dépendait uniquement de ce qu’il faisait. Malade, il conservait l’espoir que son état de santé s’améliorerait, ce qui lui aurait permis de reprendre ses activités. J’ai aussi pris conscience que cette façon de penser était sans issue: il était atteint d’un cancer et son état ne ferait qu’empirer. Bientôt il mourrait. Si l’esprit de mon ami dépendait autant de ce qu’il pourrait encore faire, qu’avais-je donc à lui dire?

Dans le contexte de ces réflexions, nous avons lu ensemble un livre intitulé The Stature of Waiting de l’auteur britannique V. H. Vanstone. Dans cet ouvrage, Vanstone se penche sur l’agonie de Jésus au jardin de Gethsémani et sur le chemin qui l’a conduit à la croix. Je m’inspirerai de ce livre saisissant pour poursuivre ma réflexion sur l’attente. Il nous a aidés, mon ami et moi, à mieux comprendre ce que signifie passer de l’action à la passion.

De l’action à la passion

Je n’avais jamais vraiment réfléchi au sens de l’expression “être livré” qui se retrouve au cœur du récit de l’arrestation de Jésus. C’est ce qui s’est produit à Gethsémani: Jésus a été livré. Certaines traductions affirment que Jésus a été “trahi”, mais le texte original en grec emploie le verbe “livrer”. Judas a livré Jésus aux grands prêtres (voir Matthieu 14, 10). Il est intéressant de noter que le même verbe est attribué à Judas mais également à Dieu. Dieu n’a pas épargné Jésus, mais il l’a livré pour nous tous (voir Romains 8, 32).

L’expression “être livré” joue donc un rôle capital dans la vie de Jésus. En effet, ce drame au cours duquel il est livré divise radicalement la vie de Jésus en deux parties. La première est pleine d’action. Jésus prend toutes sortes d’initiatives. Il parle; il prêche; il guérit; il voyage. Mais à partir du moment où il est livré, Jésus devient celui à qui on fait des choses. Il est arrêté; il est conduit au Grand Prêtre; il est amené devant Pilate; il est couronné d’épines; il est cloué sur une croix. On lui fait des choses sur lesquelles il n’a aucun pouvoir. C’est le sens de la passion : être le destinataire des actions des autres.

Il est important de prendre conscience que lorsque Jésus dit: “Tout est achevé” (Jean 19, 30), il ne veut pas simplement dire: “J’ai fait tout ce que je voulais accomplir.” II veut également dire: “J’ai permis qu’on me fasse ce qui devait m’être fait pour que je puisse réaliser ma vocation.” Sa vocation, Jésus ne la réalise pas seulement dans l’action, mais aussi dans la passion. Il ne réalise pas sa vocation seulement en accomplissant ce que le Père l’a envoyé accomplir, mais aussi en permettant que d’autres agissent sur lui.

La passion est une forme d’attente — c’est l’attente de ce que les autres vont faire. Jésus s’est rendu à Jérusalem pour annoncer la Bonne Nouvelle aux gens de cette ville. Il savait qu’il les placerait devant un choix: serez-vous mes disciples ou mes bourreaux? Ici, il n’y a pas de demi-mesure. Jésus s’est rendu à Jérusalem pour placer les gens devant un choix: ils pouvaient répondre “oui” ou “non”. Voilà le grand drame de la passion de Jésus: il devait attendre leur réponse. Qu’allaient-ils faire? Le trahir ou le suivre? Dans un certain sens, l’agonie de Jésus n’est pas seulement l’agonie à la mort qui approche. C’est aussi l’agonie liée à l’absence de pouvoir et à l’attente. Elle est l’agonie de Dieu qui dépend de nous pour décider de la forme que prendra sa présence parmi nous. Elle est l’agonie de Dieu qui, très mystérieusement, nous permet de décider de quelle façon il sera Dieu. Nous touchons là au mystère de l’incarnation de Dieu. Dieu s’est fait homme non seule­ment pour agir parmi nous, mais aussi pour accueillir nos réponses.

Toute action se termine par une passion. Lorsque nous sommes livrés, nous attendons que d’autres agissent sur nous. Voilà le mystère du travail, le mystère de l’amour, le mystère de l’amitié, le mystère de la communauté qui supposent toujours que nous devons laisser les autres agir sur nous. C’est là le mystère de l’amour de Jésus. Dans sa passion, Jésus est celui qui attend notre réponse. Et c’est précisément dans cette attente que nous est révélée l’intensité de son amour et de l’amour de Dieu. Si nous étions obligés d’aimer Jésus et de lui répondre uniquement tel qu’il nous le commande, ce ne serait pas vraiment de l’amour.

Toutes ces réflexions sur la passion de Jésus ont eu une grande importance dans mes échanges avec mon ami. Celui-ci a pris conscience qu’après avoir travaillé très fort il devait désormais attendre. Il a compris que sa vocation d’être humain serait accomplie non seulement par ses actions, mais aussi par sa passion. Ensemble, nous en sommes venus à saisir que c’est précisément au cœur de cette attente que jaillissent peu à peu une nouvelle espérance, une nouvelle paix et même une nouvelle joie. Ainsi nous était révélée la gloire de Dieu.

La gloire de Dieu et notre vie intérieure

La résurrection n’est pas seulement la vie après la mort. C’est d’abord la vie nouvelle qui surgit de la passion de Jésus, de son attente. Le récit des souffrances de Jésus révèle mystérieusement que la résurrection jaillit au cœur même de la passion. Une foule conduite par Judas arriva à Gethsémani. « Jésus […] s’avança et leur dit: “Qui cherchez-vous?” Ils lui répondirent : “Jésus le Nazôréen.” Il leur dit : “C’est moi.” […] Dès que Jésus leur eut dit “c’est moi”, ils eurent un mouvement de recul et tombèrent. À nouveau, Jésus leur demanda: “Qui cherchez-vous?” Ils répondirent: “Jésus le Nazôréen.” Jésus leur répondit: “Je vous l’ai dit, c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci” » (Jean 18, 4-8).

C’est précisément au moment où Jésus est livré, dans sa passion, qu’il manifeste sa gloire. “Qui cherchez-vous? […] C’est moi.” Ces paroles rappellent la rencontre de Moïse avec Dieu dans le buisson ardent: “Je suis qui je serai”, lui dit Dieu (voir Exode 3, 1-14). Ces paroles manifestent la gloire de Dieu; en entendant Jésus les prononcer, ceux qui étaient présents eurent un mouvement de recul et tombèrent. Puis Jésus fut livré. Mais déjà là nous reconnaissons Dieu qui se livre à nous. La gloire de Dieu révélée en Jésus comprend et la passion et la résurrection.

“Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle” (Jean 3, 14-15). Jésus est élevé comme une victime passive, faisant de la croix un signe de désolation. Il est élevé dans la gloire, et la croix devient aussi un signe d’espérance. Nous prenons soudainement conscience que la gloire de Dieu, sa divinité, jaillit de la passion de Jésus au moment où ce dernier est le plus persécuté. Ainsi, la vie nouvelle n’est pas visible seulement le troisième jour, à la résurrection, mais déjà dans la passion, au moment où Jésus est livré. Pourquoi? Parce que c’est dans la passion qu’éclate au grand jour la plénitude de l’amour de Jésus. Son amour est un amour qui attend, un amour qui ne cherche pas le pouvoir. Lorsque nous nous permettons de ressentir pleinement de quelle façon les autres agissent sur nous, nous pouvons goûter une vie nouvelle dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Voilà le sujet dont nous discutions constamment, mon ami malade et moi. Pouvait-il goûter la vie nouvelle au cœur de sa passion? Pouvait-il voir que, en étant l’objet de soins de la part du personnel hospita­lier, il était déjà en train d’être préparé pour un amour encore plus grand? Cet amour avait été présent dans toutes ses actions, mais il ne l’avait pas encore pleinement goûté. Ensemble, nous avons peu à peu compris que, au cœur de notre souffrance et de notre passion, au cœur de notre attente, nous faisons déjà l’expérience de la résurrection.

Aujourd’hui, dans notre monde, jusqu’à quel point maîtrisons-nous vraiment la situation? Notre vie n’est-elle pas, en grande partie, passion? De toutes sortes de manières, les gens, les événements, la culture dans laquelle nous vivons et bien d’autres facteurs hors de notre contrôle agissent sur nous. Tout cela laisse souvent peu de place à nos propres initiatives. Cela est particulièrement évident lorsque nous remarquons combien d’entre nous sont blessés, handicapés, malades chroniques, âgés ou démunis.

De plus en plus dans notre société, nous avons le sentiment d’avoir de moins en moins d’emprise sur les décisions qui influencent notre propre existence. Il devient donc de plus en plus important de reconnaître qu’une grande partie de notre vie consiste à attendre, à laisser les autres agir sur nous. Par sa vie, Jésus nous apprend que le fait de ne pas avoir la maîtrise des choses fait partie de notre condition humaine. Sa vocation et la nôtre sont accomplies non seulement dans l’action, mais aussi dans la passion, dans l’attente.

Prenons conscience de l’importance de ce message pour nous et pour le monde. S’il est vrai qu’en Jésus Dieu attend notre réponse à son amour divin, nous avons donc la possibilité de découvrir une toute nouvelle façon d’attendre dans la vie. Nous pouvons apprendre à être des gens obéissants qui ne cherchent pas sans cesse à agir, mais qui savent reconnaître l’accomplissement de notre humanité véritable dans la passion, dans l’attente. Si nous y arrivons, je suis convaincu que nous accéderons à la puissance et à la gloire de Dieu et de notre propre vie nouvelle. Servir les autres signifiera aussi les aider à voir surgir la gloire de Dieu — non seulement lorsqu’ils sont actifs, mais aussi lorsque quelqu’un d’autre agit sur eux. Ainsi, la spiritualité de l’attente ne consiste pas seulement à attendre Dieu. Elle est également participation à l’attente d’un Dieu qui nous attend; ainsi nous avons part au plus grand amour qui soit: l’amour de Dieu.

http://www.spiritualite2000.com/2006/11/la-voie-de-lattente/

Avent 2013

Annunci

Rispondi

Inserisci i tuoi dati qui sotto o clicca su un'icona per effettuare l'accesso:

Logo WordPress.com

Stai commentando usando il tuo account WordPress.com. Chiudi sessione /  Modifica )

Google+ photo

Stai commentando usando il tuo account Google+. Chiudi sessione /  Modifica )

Foto Twitter

Stai commentando usando il tuo account Twitter. Chiudi sessione /  Modifica )

Foto di Facebook

Stai commentando usando il tuo account Facebook. Chiudi sessione /  Modifica )

Connessione a %s...

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

Informazione

Questa voce è stata pubblicata il 11/12/2013 da in Article mensuel, FRANÇAIS con tag , , .

San Daniele Comboni (1831-1881)

Inserisci il tuo indirizzo email per seguire questo blog e ricevere notifiche di nuovi messaggi via e-mail.

Segui assieme ad altri 421 follower

Follow COMBONIANUM – Formazione e Missione on WordPress.com
dicembre: 2013
L M M G V S D
« Nov   Gen »
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  

  • 221.847 visite

Disclaimer

Questo blog non rappresenta una testata giornalistica. Immagini, foto e testi sono spesso scaricati da Internet, pertanto chi si ritenesse leso nel diritto d'autore potrà contattare il curatore del blog, che provvederà all'immediata rimozione del materiale oggetto di controversia. Grazie.

Categorie

%d blogger hanno fatto clic su Mi Piace per questo: