COMBONIANUM – Spiritualità e Missione

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Prédications de l’Avent

FP au fil du temps

Prédications de l’Avent 2013

du P. Raniero Cantalamessa

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Troisième prédication

Le mystère de l’incarnation
contemplé avec les yeux de François d’Assise

ROME, 20 décembre 2013 (Zenit.org) – « Le mystère de l’incarnation contemplé avec les yeux de François d’Assise » : c’est le thème de la troisième prédication du P. Raniero Cantalamessa, ofmcap, prédicateur de la Maison pontificale pour l’Avent 2013, dont voici le texte intégral dans notre traduction en français. Le P. Cantalamessa a donné cette méditation ce vendredi matin, 20 décembre, au Vatican, en présence du pape François et de ses collaborateurs.

1. Greccio et l’institution de la crèche

Nous connaissons tous l’histoire de François qui a lancé, trois ans avant sa mort, la tradition de la crèche à Noël; mais  il est beau en cette circonstance de la rappeler dans ses grandes lignes. Voici ce qu’écrit Thomas de Celano à ce propos :

« Environ deux semaines avant la fête de la Nativité, le Bienheureux François, appela un homme nommé Jean auprès de lui et lui dit: «Si tu veux que nous célébrions la naissance de Jésus à Greccio, va devant, et prépare ce que je te dis: je voudrais représenter l’enfant né à Bethléem, et en quelque sorte voir avec les yeux du corps les difficultés où il s’est trouvé par le manque des choses nécessaires à un nouveau-né, comment il était couché dans une crèche et comme il gisait sur la paille entre le bœuf et l’âne’. […]. Puis vint le jour de la joie, le temps de l’allégresse ! François s’est revêtu des parements diaconaux, parce qu’il est diacre, et il chante d’une voix sonore le saint Evangile : cette voix forte et douce, limpide et sonore, remplit tous de désirs du ciel. Ensuite, il parle aux gens et avec des mots très doux, il rappelle le Roi nouveau-né pauvre et la petite ville de Bethléem »[1].

Ce n’est pas tant sur le fait en soi que repose l’importance de l’épisode, ni même sur la suite spectaculaire que celui-ci a connu dans la tradition chrétienne ; mais plutôt sur la nouveauté qu’il révèle à propos de sa compréhension du mystère de l’incarnation. L’insistance trop unilatérale, voire parfois obsessive, sur les aspects ontologiques de l’Incarnation (nature, personne, union hypostatique, communication des idiomes) avait souvent fait perdre de vue la vraie nature du mystère chrétien, le réduisant à un mystère spéculatif, à formuler avec des catégories de plus en plus rigoureuses, mais très loin de la portée des gens.

François d’Assise nous aide à intégrer la vision ontologique de l’Incarnation, à une vision plus existentielle et religieuse. En effet, il n’importe pas uniquement de savoir que Dieu s’est fait homme; il importe aussi de savoir quel genre d’homme il s’est fait. La manière dont Jean et Paul décrivent l’événement de l’Incarnation, de façon différente et complémentaire, est significative. Pour Jean, le Verbe qui était Dieu s’est fait chair (cf. Jn 1, 1-14); pour Paul, « le Christ qui était dans la condition de Dieu, se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur, et  s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à en mourir » (cf. Ph 2, 5 ss.). Pour Jean, le Verbe, qui était Dieu, s’est fait homme ; pour Paul « le Christ, qui était riche, est devenu pauvre » (cf. 2 Co 8,9).

François d’Assise se situe dans la ligne de saint Paul. Plus que sur la réalité ontologique de l’humanité du Christ (en laquelle il croit fermement avec toute l’Eglise), il insiste, jusqu’à s’en émouvoir, sur l’humilité et la pauvreté de celle-ci. Deux choses, disent les sources, avaient le pouvoir de l’émouvoir aux larmes, à chaque fois qu’il en entendait parler: « L’humilité de l’incarnation et la charité de la passion »[2]. « Il lui était impossible de ne pas fondre en larmes en pensant à la pauvre petite Vierge, qui se trouva, ce jour-là, dans un si complet dénuement. Un jour, à table, un frère rappela la pauvreté de la bienheureuse Vierge et la détresse du Christ, son enfant. Sur le champ, François se leva, secoué de sanglots douloureux, et, baigné de larmes, il s’assit sur la terre nue pour manger le reste de son pain. »[3]

François a donc redonné « chair et sang » aux mystères du christianisme souvent « désincarnés » et réduits à des concepts et syllogismes dans les écoles théologiques et dans les livres. Un chercheur allemand a vu en François d’Assise celui qui a créé les conditions pour la naissance de l’art moderne de la Renaissance, dans la mesure où il délie les personnes et les événements de l’histoire sainte de la raideur stylisée du passé pour leur donner vie et concrétude[4].

2. Noël et les pauvres

La distinction entre le fait de l’incarnation et sa manière, entre sa dimension ontologique et celle existentielle, nous intéresse parce qu’elle jette une lumière particulière sur le problème actuel de la pauvreté et de l’attitude des chrétiens à son égard. Elle aide à donner un fondement biblique et théologique à l’option préférentielle pour les pauvres, proclamée au Concile Vatican II. Si par ce fait de l’incarnation, le Verbe s’est en effet revêtu de chaque homme, comme disaient certains Pères de l’Eglise, par la manière dont s’est passée l’incarnation, il s’est revêtu tout particulièrement du pauvre, du humble, du souffrant, au point de s’identifier à lui.

Chez le pauvre, la présence du Christ n’est certes pas la même que dans l’Eucharistie et dans les autres sacrements, mais il s’agit d’une présence qui, elle aussi, est vraie, « réelle ». Il a « institué » ce signe, comme il a institué l’Eucharistie. Celui qui prononça sur le pain cette parole: « Ceci est mon corps », l’a dit aussi pour les pauvres. Il l’a dit lorsque, en évoquant ce que l’on a fait ou pas fait, pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, le nu et l’exilé, il a déclaré solennellement: « C’est à moi que vous l’avez fait » et « c’est à moi que vous ne l’avez pas fait ». Cela équivaut à dire : « Cette personne déchirée, qui avait besoin d’un peu de pain, ce vieil homme en train de mourir  transi de froid, c’était moi! ». « Les Pères conciliaires – a écrit Jean Guitton, observateur laïc au Vatican II – ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent »[5].

Qui n’est pas disposé à accueillir le pauvre n’accueille pas pleinement le Christ qui s’est identifié à eux. Qui, au moment de la communion, avance plein de ferveur pour recevoir le Christ, mais le cœur fermé aux pauvres, ressemble, dirait saint Augustin, à quelqu’un qui voit venir de loin un ami qu’il n’a pas vu depuis des années. Plein de joie il court à sa rencontre, se hisse sur la pointe des pieds pour lui embrasser le front, mais en faisant cela il ne s’aperçoit pas qu’il lui écrase les pieds avec ses chaussures cloutées. Les pauvres sont en effet les pieds nus que le Christ tient encore posés sur cette terre.

Le pauvre est lui aussi un « vicaire du Christ », quelqu’un qui tient sa place. Vicaire dans un sens passif et non actif. Autrement dit, pas dans le sens où ce que fait le pauvre, c’est le Christ qui le fait, mais dans le sens que ce qu’on fait au pauvre c’est au Christ qu’on le fait. Il est vrai, comme écrit saint Léon le Grand, qu’après l’ascension, « tout ce qui était visible dans notre Seigneur Jésus Christ est passé dans les signes sacramentaux de l’Eglise »[6], mais il est vrai aussi que, d’un point de vue existentiel, il est passé aussi dans les pauvres et dans tous ceux dont il a dit: « C’est à moi que vous l’avez fait ».

Déduisons la conséquence qui dérive de tout cela sur le plan ecclésiologique. Jean XXIII, à l’occasion du Concile, a lancé l’expression « Eglise des pauvres »[7]. Le sens de cette expression va probablement au-delà de ce que l’on entend à première vue. L’Eglise des pauvres ne comprend pas seulement les pauvres de l’Eglise ! Tous les pauvres du monde, en un certain sens, qu’il soient baptisés ou pas, en font partie. Leur pauvreté et souffrance sont leur baptême de sang. Si les chrétiens sont ceux qui ont été « baptisés dans la mort de Jésus Christ » (Rm 6,3), qui est, de fait, plus baptisé qu’eux dans la mort de Jésus Christ ?

Comment ne pas les considérer, en quelque sorte, « Eglise » du Christ, si le Christ lui-même a déclaré qu’ils étaient son corps? Ce sont des « chrétiens » non pas parce qu’ils se déclarent appartenant au Christ, mais parce que le Christ a déclaré qu’ils lui appartiennent: « C’est à moi que vous l’avez fait! ». S’il y a un cas où l’expression controversée « chrétiens anonymes » peut avoir une application plausible, c’est bien celui des pauvres.

L’Eglise de Jésus Christ est donc immensément plus vaste que ce qu’en disent les statistiques courantes. Non pas par simple façon de parler, mais vraiment, réellement. Aucun des fondateurs de religions ne s’est identifié aux pauvres comme l’a fait Jésus. Personne n’a proclamé: « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40), où le « frère plus petit » n’indique pas seulement le croyant en Jésus Christ, mais, comme admis par tous, chaque homme.

Moyennant en quoi le Pape, vicaire du Christ, est vraiment le « père des pauvres », le pasteur de cet immense troupeau, et c’est une joie et un stimulant pour tout le peuple chrétien de voir comment ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes, et tout particulièrement, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus forte qui s’élève pour prendre leur défense. La voix de ceux qui n’ont pas de voix. Il n’a vraiment pas « oublié les pauvres »!

Ce que le pape écrit dans la récente exhortation apostolique Evangelii gaudium, en évoquant la nécessité de ne pas rester indifférents face au drame de la pauvreté dans le monde globalisé d’aujourd’hui, m’a fait venir à l’esprit une image. Nous tendons à mettre, entre nous et les pauvres, des doubles vitrages. L’effet de ces derniers, que l’on exploite aujourd’hui dans la construction des édifices, est d’isoler du froid, de la chaleur et du bruit : tout arrive jusqu’à nous comme atténué, estompé. Et en effet nous voyons les pauvres bouger, hurler derrière nos écrans de télévision, sur les pages des journaux et revues missionnaires, mais leur cri arrive jusqu’à nous comme venant de très loin. Il ne pénètre pas nos cœurs. Je le dis à ma propre honte et confusion. La parole  « les pauvres ! » provoque, chez les pays riches, ce que le cri « les barbares ! » provoquait chez les romains: trouble, affolement. Ces derniers s’échinaient à élever des murailles et à envoyer des armées aux frontières pour les contrôler; nous, on fait la même chose, mais autrement. Or, l’histoire nous dit que tout est inutile.

Nous pleurons et protestons – et à juste titre ! – pour les enfants auxquels l’on empêche de naître, mais ne devrions-nous pas en faire autant pour les millions d’enfants nés mais que l’on laisse mourir de faim, de maladies, pour ces enfants forcés à faire la guerre et à s’entretuer pour des intérêts auxquels nous ne sommes pas étrangers, nous les pays riches ? Ne serait-ce parce que les premiers appartiennent à notre continent et ont la même couleur que nous, alors que les seconds appartiennent à un autre continent et n’ont pas la même couleur que nous ? Nous protestons – et plus que justement ! – pour les personnes âgées, les malades, les handicapés aidés (parfois poussés) à mourir par euthanasie; mais ne devrions-nous pas en faire autant pour les personnes âgées mortes de froid ou abandonnées à leurs destin? La loi libérale du « vivre et laisser vivre » ne devrait jamais se transformer en loi de « vivre et laisser mourir », comme cela arrive pourtant dans le monde entier.

Certes, la loi naturelle est sainte, mais c’est précisément pour avoir la force de l’appliquer que nous avons besoin de repartir de la foi en Jésus Christ. Saint Paul a écrit: « ce qui était impossible à la loi, parce qu’elle était affaiblie par la chair, Dieu l’a fait en envoyant son propre Fils » (Rom 8, 3). Les premiers chrétiens, avec leurs coutumes, aidèrent l’Etat à changer ses lois ; nous chrétiens d’aujourd’hui nous ne pouvons faire le contraire et penser que c’est l’Etat avec ses lois qui pourrat changer les coutumes des personnes.

3.  Aimer, secourir, évangéliser les pauvres

La première chose à faire vis-à-vis des pauvres, est donc de briser ces doubles vitrages, de surmonter cette indifférence et insensibilité. Nous devons, comme nous y invite le pape, « prêter attention » aux pauvres, nous laisser prendre par une saine inquiétude par leur existence parmi nous, souvent à deux pas de chez nous. Ce que nous devons faire concrètement pour eux, peut se résumer en trois mots : les aimer, les secourir, les évangéliser.

Aimer les pauvres. L’amour pour les pauvres est un des traits les plus communs de la sainteté catholique. Chez saint François, nous l’avons vu dans la première méditation, l’amour pour les pauvres, à commencer par le Christ pauvre, vient avant l’amour de la pauvreté et c’est ce qui l’amènera à épouser la pauvreté. Pour certains saints, comme saint Vincent de Paul, Mère Teresa de Calcutta et tant d’autres, l’amour pour les pauvres était même leur voie de sanctification, leur charisme.

Aimer les pauvres signifie avant tout les respecter et reconnaître leur dignité. La radicale dignité de l’être humain brille d’autant plus en eux qu’ils sont dépourvus d’autres titres et distinctions secondaires. Dans une homélie de Noël tenue à Milan, le cardinal Montini disait: « La vision complète de la vie humaine à la lumière du Christ voit dans un pauvre quelque chose de plus qu’un homme dans le besoin. Il voit un frère mystérieusement revêtu d’une dignité, qui oblige à le traiter avec révérence, à l’accueillir avec empressement, à le compatir au-delà du mérite »[8].

Mais les pauvres ne méritent pas seulement notre commisération; ils méritent aussi notre admiration. Ils sont les vrais champions de l’humanité. On distribue chaque année des coupes, des médailles d’or, d’argent, de bronze ; au mérite, à la mémoire ou aux vainqueurs de compétitions. Et peut-être pour le seul fait d’avoir été capables de courir en une fraction de seconde moins que les autres les cent mètres , ou quatre cents mètres de haies, ou de sauter un centimètre plus haut que les autres, ou de remporter un marathon, une course de slalom.

Pourtant, si on observait de quels sauts mortels, de quelle résistance, de quels slaloms, sont parfois capables les pauvres, et pas une fois, mais toute la vie, les prestations des plus célèbres athlètes nous sembleraient des jeux d’enfants. Qu’est-ce qu’un marathon comparé par exemple à ce que fait un homme pousse-pousse de Calcutta qui, à a fin de sa vie a fait à pied l’équivalent de plusieurs tours de la terre, dans la chaleur la plus affreuse, traînant un ou deux passagers, dans des rues toutes défoncées, au milieu de trous et de flaques de boue, se faufilant entre les autos pour ne pas se faire renverser ?

François d’Assise nous aide à découvrir une raison encore plus forte d’aimer les pauvres: le fait que ceux-ci ne sont pas simplement nos « semblables » ou nos « prochains » : ils sont nos frères! Jésus avait dit : « Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux, et vous êtes tous frères » (cf. Mt 23,8-9), mais cette parole avait été comprise jusque là comme adressée aux seuls disciples. Dans la tradition chrétienne, un frère au sens restreint du mot, c’est uniquement quelqu’un qui partage la même foi et a reçu le même baptême.

François reprend la parole du Christ et lui donne une portée universelle, qui est celle que Jésus avait certainement lui aussi à l’esprit. François a vraiment mis « tout le monde en état de fraternité »[9]. Il appelle frères non seulement ses frères et ses compagnons de foi, mais aussi les lépreux, les brigands, les sarrasins, autrement dit les croyants et non croyants, les bons et les méchants, mais surtout les pauvres. Et nouveauté absolue, il étend ce concept de frère et sœur aux créatures inanimées : le soleil, la lune, la terre, l’eau, voire même la mort. Cela relève évidemment plus de l’ordre de la poésie que de la théologie. Le saint sait bien qu’entre celles-ci et les créatures humaines, faites à l’image de Dieu, il y a la même différence qu’entre le fils d’un artiste et les œuvres créées par celui-ci. Mais ceci signifie que le sens de la fraternité universelle du Poverello est sans limite.

Cette fraternité est la contribution spécifique que la foi chrétienne peut donner pour affermir dans le monde la paix et la lutte contre la pauvreté, comme le suggère le thème de la prochaine Journée mondiale de la paix « la fraternité, fondement et route pour la paix ». A bien y réfléchir, c’est l’unique vrai fondement non velléitaire. Quel sens cela a-t-il en effet de parler de fraternité et de solidarité humaine, si l’on part d’une certaine vision scientifique du monde qui ne connaît, comme forces actives dans le monde, que « le hasard et la nécessité » ? Si l’on part, autrement dit, d’une vision philosophique comme celle de Nietzsche, selon laquelle le monde n’est que volonté de puissance et toute tentative de s’y opposer est seulement signe du ressentiment des faibles contre les forts ? On a bien raison de dire que « si l’être n’est que chaos et force, l’action qui recherche la paix et la justice est destinée inévitablement à rester sans fondement »[10]. Il manque, dans ce cas, une raison suffisante pour s’opposer au libéralisme effréné et  au manque d’équité dénoncés avec force par le pape dans l’exhortation Evangelii gaudium.

Après le devoir d’aimer et de respecter les pauvres, vient celui de les secourir. Ici, saint Jacques vient à notre aide. A quoi cela sert-il, dit-il, d’avoir pitié devant un frère ou une sœur privé de vêtements et de nourriture, et de lui dire : « Mon pauvre ami, comme vous souffrez ! Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous », si vous ne lui donnez pas ce dont il a besoin pour se réchauffer et se nourrir ? La compassion, tout comme la foi, sans les œuvres est morte (cf. Jc 2, 15-17). Jésus, dans le dernier jugement, ne dira pas: « J’étais nu et vous m’avez compassionné » ; mais « J’étais nu et vous m’avez habillé ». Il ne faut pas en vouloir à Dieu devant la misère du monde mais en vouloir à nous-mêmes. Un jour, à la vue d’une petite fille tremblante de froid et qui pleurait de faim, un homme fut pris de rébellion et s’écria: « O Dieu, où es-tu ? Pourquoi ne fais-tu pas quelque chose pour cette créature innocente ? ». Mais une voix intérieure lui répondit: « Certes j’ai fait quelque chose. Je t’ai fait toi ! ». Et il comprit immédiatement.

Mais aujourd’hui la simple aumône ne suffit plus. Le problème de la pauvreté est devenu planétaire. Quand les Pères de l’Eglise parlaient des pauvres ils pensaient aux pauvres de leur ville, tout au plus à ceux de la ville voisine. Ils ne connaissaient rien d’autre, ou presque, et de toute façon, même s’ils l’avaient connu, faire parvenir les aides aurait été difficile, dans une société comme la leur. Aujourd’hui nous savons que l’aumône ne suffit pas, même si rien ne nous dispense de faire aussi ce que nous pouvons aussi au niveau individuel.

L’exemple de tant d’hommes et de femmes de notre temps nous montre que nous pouvons faire de nombreuses choses pour porter secours aux pauvres, chacun selon nos propres moyens et possibilités, et pour aider à les relever. En parlant du « cri des pauvres », dans Evangelica testificatio, Paul VI disait, surtout à nous les religieux: « Il pousse certains d’entre vous à rejoindre les pauvres dans leur condition, à partager leurs lancinants soucis. Il invite, par ailleurs, nombre de vos instituts à reconvertir en faveur des pauvres certaines de leurs œuvres »[11].

Eliminer ou réduire le fossé injuste et scandaleux entre riches et pauvres de ce monde est ce que le vieux millénaire nous a laissé de plus urgent et de plus nécessaire à faire en ce nouveau millénaire. Espérons que ce ne soit pas encore le problème numéro un qui sera laissé en héritage au prochain.

Enfin, évangéliser les pauvres. C’est la mission que Jésus reconnut comme étant la sienne par excellence: « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18) et qu’il indiqua comme signe de la présence du Royaume aux messagers de Jean Baptiste: « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5). Nous ne saurions permettre que notre mauvaise conscience nous pousse à commettre l’énorme injustice de priver de la bonne nouvelle ceux qui sont ses premiers et ses plus naturels destinataires. En invocant peut-être comme excuse, le proverbe « ventre affamé n’a point d’oreilles ».

Jésus multipliait les pains mais aussi la parole, ou plutôt administrait d’abord la Parole, parfois pendant trois jours de suite, puis se préoccupait aussi des pains. Les pauvres ne vivent pas seulement de pain, mais aussi d’espérance et de chaque parole qui sort de la bouche de Dieu. Les pauvres ont le sacro-saint droit d’entendre l’Evangile intégral, pas dans une version réduite ou polémique ; l’évangile parle d’amour envers les pauvres, mais pas de haine envers les riches.

4. Joie dans les cieux et joie sur terre

Terminons sur un autre ton. Pour François d’Assise, Noël n’était pas seulement l’occasion de pleurer sur la pauvreté du Christ ; c’était aussi la fête qui avait le pouvoir de faire exploser toute la capacité de joie qui habitait son cœur, et qui était immense. A Noël, il faisait littéralement des folies.

« Il voulait que ce jour-là les pauvres et les mendiants soient rassasiés par les riches, et que les bœufs et les ânes reçoivent une ration de nourriture et de foin plus abondante que d’habitude. Si je pouvais parler à l’empereur – disait-il – je le supplierais de publier un édit ordonnant à tous ceux qui le peuvent, chaque année, le jour de la Nativité du  Seigneur, de semer du grain sur les routes pour le régal des petits oiseaux et surtout de nos sœurs les alouettes »[12].

Il devenait comme un de ces enfants, les yeux pleins d’émerveillement devant la crèche. Durant la fête de Noël à Greccio, raconte le biographe, quand il prononçait le nom « Bethléem », sa voix s’emplissait d’une tendre affection, produisant un son proche de celui du bêlement d’une chèvre. Et à chaque fois qu’il disait « Enfant de Bethleem » ou « Jésus », il se passait la langue sur les lèvres, comme pour savourer et retenir toute la douceur de ces paroles ».

Il y a un chant de Noël qui illustre à la perfection les sentiments de saint François devant la crèche, et l’on ne saurait s’en étonner car celui qui l’a écrit, paroles et musique, est un saint comme lui : saint Alphonse de Liguori. Ecoutons-le en ce temps de Noël et laissons-nous émouvoir par son message simple mais essentiel:

Tu descends des étoiles, ô roi du ciel,
Et tu arrives dans une grotte froide et glacée…
Toi, Créateur du monde,
Tu manques de linge et de feu, ô  mon Seigneur !
Ô enfant chéri ! Combien cette pauvreté
M’inspire d’amour; car c’est l’amour qui t’a rendu si pauvre.

Saint Père, Vénérables frères et sœurs, Joyeux Noël!

[1] Celano, Vita Prima, 84-86.
[2] Ib. 30.
[3] Celano, Vita Secunda, 151.
[4] H. Thode, Franz von Assisi und die Anfänge der Kunst des Renaissance in Italien, Berlin 1885.
[5] J. Guitton, cit. da R. Gil, Presencia de los pobres en el concilio, dans “Proyección” 48, 1966, p.30.
[6] S. Léon le Grand, Discours 2 sur l’Ascension, 2 (PL 54, 398).
[7] In AAS 54, 1962, p. 682.
[8] Cf. Le Jésus de Paul VI, par V. Levi, Milan 1985, p. 61.
[9] P. Damien Vorreux, Saint François d’Assise, Documents, Paris 1968, p. 36.
[10] V. Mancuso, in La Repubblica, Venerdì 4 Ottobre 2013.
[11] Paolo VI, Evangelica testificatio, 18 (Ench. Vatic., 4, p.651).
[12] Celano, Vita Secunda,  151.

San Francesco d'Assisi (22)a

Seconde prédication

L’humilité comme verite et comme service
chez Francois d’Assise

ROME, 13 décembre 2013 (Zenit.org) – «L’humilité comme verité et comme service  chez Francois d’Assise» : c’est le thème de la seconde prédication du P. Raniero Cantalamessa, ofmcap, prédicateur de la Maison pontificale pour l’Avent 2013, dont voici le texte intégral dans notre traduction en français. Le P. Cantalamessa a donné cette méditation ce vendredi matin, 13 décembre, au Vatican, en présence ddu pape François et de ses collaborateurs.

1. Humilité objective et humilité subjective

François d’Assise, nous l’avons vu la fois passée, est la démonstration vivante que la réforme la plus utile pour l’Eglise est celle par voie de sainteté, que celle-ci consiste à chaque fois en un courageux retour à l’Evangile et doit commencer par soi-meme. Dans cette deuxième mèditation je voudrais approfondir un aspect de ce retour à l’Evangile, vertu de François. Selon Dante Alighieri, toute la gloire de François repose sur son  « se faire petit »[1], c’est-à-dire sur son humilité. Mais en quoi consiste la proverbiale humilité de saint François?

Dans toutes les langues, par lesquelles la Bible est passée pour arriver jusqu’à nous, soit l’hébreu, le grec, le latin et l’italien, le mot « humilité » possède deux significations fondamentales: un sens  objectif qui indique un état de fait – bassesse, petitesse ou misère – et un sens subjectif qui indique  le sentiment et la reconnaissance de sa propre petitesse. Ce dernier est ce que nous entendons pas vertu de l’humilité.

Quand dans le Magnificat Marie dit : « Il a regardé l’humilité (tapeinosis) de sa servante », elle le dit dans un sens objectif et non subjectif ! C’est pourquoi très opportunément dans diverses langues, par exemple en allemand, ce terme est traduit par « petitesse » (Niedrigkeit). Comment peut-on d’ailleurs penser que Marie exalte son humilité et  attribue à celle-ci le choix de Dieu sans la détruire en même temps ? Il est pourtant arrivé que l’on écrive maladroitement que Marie ne se reconnaissait aucune autre vertu que celle de l’humilité, comme si on faisait, de cette façon, un grand honneur  et non un grand tort, à telle vertu.

La vertu de l’humilité a un statut spécial : le possède celui qui croit ne pas l’avoir, ne l’a pas celui qui croit l’avoir. Seul Jésus peut se dire « humble de cœur » et l’être vraiment; c’est, comme nous le verrons, la caractéristique unique de l’humilité de l’homme-Dieu. Marie n’avait-elle donc pas cette vertu de l’humilité ? Bien entendu qu’elle l’avait et à un niveau supérieur, mais seul Dieu le savait, pas elle. Et c’est qui fait toute la valeur de la vraie humilité : son parfum n’est senti que par Dieu, pas par celui qui l’émane. Saint Bernard écrit: « Celui qui est vraiment humble veut être estimé vil et abject, non pas humble »[2].

L’humilité de François s’inscrit dans cette ligne. Ses Fioretti y font allusion dans un épisode significatif, et au fond, certainement historique.

Un jour que saint François revenait du bois où il avait prié et qu’il était à l’orée du bois, ledit frère Massée voulut éprouver son humilité, alla ò sa rencontre et lui dit comme en plaisantant : « Pourquoi à toi ? Pourquoi à toi ? Pourquoi à toi ? » Saint François répondit : Qu’est-ce que tu veux dire ? » Frère Massée dit : « Je dis : pourquoi tout le monde court-il après toi et pourquoi chacun semble-t-il désirer te voir, et t’entendre, et t’obéir ? De corps, tu n’est pas bel homme, tu n’as pas grande science, tu n’es pas noble ; d’où te vient-il donc que tout le monde après toi ? » Entendant cela, saint François, tout réjoui en esprit […], se tourna vers frère Massée et dit : « Tu veux savoir pourquoi à moi ? Tu veux savoir pourquoi à moi, tout le monde me court après ? Cela je tiens de ces yeux de Dieu très haut, qui en tous lieux contemplent les bons et les méchants : car ces yeux très saints n’ont vu parmi les pécheurs que moi » [3]

2. L’humilité comme vérité

L’humilité de François a deux sources lumineuses, une de nature théologique et une de nature christologique. Réfléchissons à la première. Dans la Bible nous trouvons des actes d’humilité qui ne partent pas de l’homme, de la considération de sa propre misère ou de son propre péché, mais qui a pour unique cause Dieu et sa sainteté. Telle est l’exclamation d’Isaïe « je suis un homme aux lèvres impures », face à la manifestation inattendue de la gloire et de la sainteté de Dieu dans le temple (Is 6, 5 s); mais aussi le cri de Pierre après la pêche miraculeuse : «  Eloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8).

Nous voici devant l’humilité essentielle, celle de la créature qui prend conscience d’elle-même aux côtés de Dieu. Tant que la personne se mesure à soi-même, aux autres, à la société, elle n’aura jamais l’idée exacte de ce qu’elle est; il lui manque la mesure. « Quel accent infini Dieune donne-t-ilaumoien devenant samesure! »[4]. François possédait cette humilité de manière remarquable. Une de ses grandes maximes était : « tant vaut l’homme devant Dieu, tant vaut-il en réalité, sans plus. »[5].

Les Fioretti racontent qu’une nuit, frère Léon voulut épier de loin ce que faisait François durant sa prière nocturne dans le bois d’Alverne et qu’il l’entendait de loin murmurer longtemps certaines paroles. Le lendemain, le saint l’appela et, après l’avoir aimablement réprimandé d’avoir enfreint son ordre, lui révéla le contenu de sa prière:

« Sache, frère brebis de Jésus-Christ, que quand je disais ces paroles que tu ouïs, alors étaient montrées à mon âme deux lumières l’une de l’intelligence et connaissance de moi-même, l’autre de l’intelligence et connaissance du Créateur. Quand je disais : Qui es-tu, ô Dieu mien très doux ? Alors j’étais en une lumière de contemplation, en laquelle je voyais l’abîme de l’infinie bonté et sagesse et puissance de Dieu; et quand je disais : Qui suis-je,  j’étais en une lumière de contemplation, en laquelle je voyais la profondeur déplorable de ma vileté et misère ? »[6]

C’était ce que saint Augustin demandait à Dieu et qui était pour lui le summum de toute la sagesse: « Noverim me, noverim te. Que je me connaisse et que je te connaisse ; et que je me connaisse pour m’humilier et que je te connaisse pour t’aimer »[7].

L’épisode de frère Léon est certainement embelli, comme toujours dans les Fioretti, mais le contenu correspond parfaitement à l’idée que François se faisait de lui-même et de Dieu. En est la preuve le début du Cantique des créatures et la distance infinie qu’il met entre Dieu « Très-Haut, Tout puissant, Tout Bon Seigneur », à qui l’on doit « louanges, gloire, honneur et toute bénédiction », et que nul homme, même le plus miséreux des mortels, n’est digne de « nommer », soit de prononcer son nom.

Altissimu, onnipotente, bon Signore,
Tue so’ le laude, la gloria e l’honore et onne benedictione.
Ad Te solo, Altissimo, se konfane,
et nullu homo ène dignu Te mentovare.

Cette source lumineuse, que j’ai appelée théologique, nous montre que l’humilité est vérité. « Je me demandais un jour, écrit sainte Thérèse d’Avila, pour quelle raison le Seigneur aime tant l’humilité et subitement, sans aucune réflexion de ma part, il me vint à l’esprit que ce doit être parce qu’Il est la suprême Vérité et que l’humilité est vérité »[8].

C’est une lumière qui n’humilie pas, mais donne au contraire une joie immense et exalte. En effet, être humble ne veut pas dire être mécontent de soi, ni même reconnaître sa propre misère, ou, sous certains côtés, sa petitesse. C’est regarder Dieu avant de se regarder soi-même et prendre la mesure du fossé qui sépare le fini de l’infini. Plus on se rend compte de cela, plus on devient humble. Et l’on finit alors par se réjouir de son propre néant, car c’est grâce à lui que l’on peut offrir à Dieu un visage dont la petitesse, la misère, a fasciné le cœur de la Trinité dès d’éternité.

Une grande disciple du Poverello, que le pape François a proclamée sainte récemment, Angela da Foligno, juste avant de mourir, déclara : « O néant inconnu, o néant inconnu! L’âme ne peut avoir meilleure vision dans ce monde que contempler son propre néant et habiter en lui comme dans la cellule d’une prison »[9].Il y a un secret dans ce conseil, une vérité qui s’expérimente en essayant. On découvre alors que cette cellule existe vraiment et que l’on peut y entrer vraiment à chaque fois qu’on le veut. Celle-ci consiste en un calme et tranquille sentiment d’être « un rien » devant Dieu, mais « un rien » aimé par lui!

Quand on est à l’intérieur de cette prison lumineuse,  on ne voit plus les défauts de notre prochain, ou bien on les voit sous une autre lumière. On comprend qu’il est possible, avec la grâce et en le pratiquant, de réaliser ce que dit l’Apôtre et qui paraît à première vue excessif,  soit « estimer les autres supérieurs à soi-même » (cf. Phi 2, 3), ou du moins on comprend comment cela a pu être possible pour les saints.

S’enfermer dans cette prison n’est donc pas s’enfermer en soi-même, absolument pas : c’est au contraire s’ouvrir aux autres, à l’être, à l’objectivité des choses. Le contraire de ce que les ennemis de l’humilité chrétienne ont toujours pensé. C’est se fermer à l’égoïsme, et non dans l’égoïsme. C’est la victoire contre un des maux que la psychologie moderne estime d’ailleurs elle aussi funeste pour la personne humaine: le narcissisme. D’autre part, dans cette cellule, l’ennemi n’entre pas. Un jour, Antoine Le Grand eut une vision ; il vit, en un instant, tous les filets de l’ennemi déployés sur la terre et il dit en gémissant: « Qui donc passe outre ces pièges ? ». Et il entendit une voix lui répondre : « Antoine, l’humilité! »[10]. « Rien, écrit l’auteur de l’Imitation du Christ, ne portera à l’orgueil celui qui est fondé et affermi en Dieu »[11].

3. L’humilité comme service d’amour

Nous avons parlé de l’humilité comme vérité de la créature devant Dieu, mais paradoxalement, ce qui surprend le plus l’âme de François n’est pas tant la gloire de Dieu, mais son humilité. Dans les Louanges à Dieu le Très-Haut, écrites de sa main et conservées à Assise, à un certain moment François, au milieu des perfections de Dieu – « Tu es saint. Tu es Fort. Tu es Trine et Un, Tu es Amour, Charité. Tu es Sagesse… »-, en glisse une autre, insolite: «  Tu es humilité ! ». Ce titre n’est pas mis là par hasard. François a saisi une vérité très profonde sur Dieu qui devrait nous remplir, nous aussi,  de stupeur.

Dieu est humilité parce qu’il est Amour. Face aux créatures humaines, Dieu se trouve dépourvu de toute capacité non seulement créatrice mais aussi défensive. Si les êtres humains choisissent, comme ils l’ont fait, de refuser son amour, il ne peut intervenir de manière autoritaire pour s’imposer à eux. Il ne peut que respecter le libre choix des hommes. On pourra le rejeter, l’éliminer : lui ne se défendra pas, il laissera faire. Ou mieux, sa manière de se défendre et de défendre les hommes contre leur propre destruction, sera d’aimer encore et toujours, éternellement. L’amour crée, de par sa nature même, de la dépendance et la dépendance crée l’humilité. Il en est ainsi, mystérieusement, aussi pour Dieu.

L’amour fournit donc la clef pour comprendre l’humilité de Dieu: se faire remarquer ne demande pas beaucoup d’efforts, il en faut par contre beaucoup pour se mettre de côté, pour s’effacer.  Dieu possède en lui cette force illimitée d’effacement et comme tel il se révèle dans l’incarnation. La manifestation visible de l’humilité de Dieu passe par la contemplation du Christ qui se met à genou devant ses disciples pour leur laver les pieds – et c’était, on peut l’imaginer, des pieds sales -, et plus encore, lorsque, réduit à la plus radicale impuissance sur la croix, il continue à aimer, sans jamais condamner.

François a saisi ce lien très étroit entre l’humilité de Dieu et l’incarnation. Voici quelques unes de ses paroles enflammées :

« Voyez: chaque jour il s’abaisse, exactement comme à l’heure où, quittant son palais royal, il s’est incarné dans le sein de la Vierge; chaque jour c’est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel entre les mains du prêtre. [12] » . «  O humilité sublime, ô humble sublimité ! Le maître de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous une petite hostie de pain ! Voyez, frères, l’humilité de Dieu, et faites lui l’hommage de vos cœurs. »[13].

Nous connaissons maintenant le deuxième mobile de l’humilité de François: l’exemple du Christ. C’est le même que celui indiqué par Paul aux Philippiens, quand il leur recommandait d’être dans les mêmes dispositions que le Christ Jésus qui  « s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir » (Phil 2, 5.8). Avant Paul, c’était Jésus en personne qui avait invité les disciples à imiter son humilité: «  Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de Cœur ! » (Mt 11, 29).

En quoi, pourrions-nous nous demander, Jésus nous dit il d’imiter son humilité ? En quoi Jésus a-t-il été humble ? En feuilletant les Evangiles, nous ne trouvons pas la moindre admission de faute dans la bouche de Jésus, ni quand il converse avec les hommes, ni quand il converse avec le Père. Cela dit en passant, c’est une des preuves à la fois les plus cachées et les plus convaincantes de la divinité du Christ et de l’absolue unicité de sa conscience. Chez aucun saint, chez aucun grand de l’histoire et chez aucun fondateur de religion, on ne trouve une telle conscience d’innocence.

Tous reconnaissent, plus ou moins, d’avoir commis quelque faute et d’avoir quelque chose à se faire pardonner, du moins par Dieu. Gandhi, par exemple, avait bien conscience d’avoir pris, en certaines circonstances, des positions erronées ; il avait lui aussi ses remords. Jésus jamais. Il peut dire en s’adressant à ses adversaires: « Qui d’entre vous peut m’accuser de péché ? » (Jn 8, 46). Jésus proclame qu’il est « Maître et Seigneur » (cf. Jn 13, 13), plus qu’Abraham, plus que Moïse, que Jonas, que Salomon. Où est donc l’humilité de Jésus, pour pouvoir dire: « Prenez sur vous mon joug car je suis humble de cœur » ?

Nous découvrons ici une chose importante. L’humilité ne consiste pas essentiellement à être petits, car on peut être petits, sans être humbles; cela ne consiste pas essentiellement à se sentir petits, car on peut se sentir petit et l’être réellement, mais cela serait de l’objectivité et pas encore de l’humilité; sans compter que se sentir petits et insignifiants peut naître aussi d’un complexe d’infériorité et porter au repliement sur soi, au désespoir, plutôt qu’à l’humilité. Donc l’humilité, pour soi, au degré le plus parfait, ne réside pas dans « l’être petit », dans le « se sentir petit », ou se proclamer petit. Mais dans le «  se faire »  petit, et non pour une quelconque nécessité ou utilité personnelle, mais par amour, pour « élever » les autres.

C’était ça l’humilité de Jésus ; lui s’est fait si petit qu’il est allé jusqu’à s’ « annuler » pour nous. L’humilité de Jésus est celle qui descend de Dieu et qui a son modèle suprême en Dieu, et non dans l’homme. Dieu se trouve dans une position où il ne peut pas « s’élever » ; il n’y a rien au-dessus de Lui. Si Dieu sort de lui-même et fait quelque chose en dehors de la Trinité, cela ne pourra être qu’un abaissement : s’abaisser et se faire petit; il ne pourra être, autrement dit, qu’humilité, ou, comme disaient les Pères grecs, synkatabasis, c’est-à-dire condescendance.

Saint François fait de « sœur eau » le symbole de l’humilité, la définissant comme « utile, humble, précieuse et chaste ». En effet l’eau ne « s’élève » jamais, elle ne « monte » pas, mais « descend » toujours, jusqu’à atteindre son point le plus bas. La vapeur monte et c’est pourquoi elle est le symbole traditionnel de l’orgueil et de la vanité ; l’eau descend, et donc symbole d’humilité.

Maintenant nous savons ce que veut dire la parole de Jésus : « Prenez sur vous mon joug car je suis humble de cœur ». C’est une invitation à se faire petits par amour, à laver comme lui les pieds de nos frères. Mais Jésus nous montre aussi qu’il s’agit d’un choix sérieux. Il n’est en effet pas question de descendre et de se faire petit de temps en temps, comme un roi qui, dans sa générosité, se daigne de temps à autre, à descendre au milieu du peuple et, pourquoi pas, de le servir aussi en quelque chose. Jésus se fit « petit », comme il « se fit chair », c’est-à-dire de manière stable, jusqu’au fond. Il a choisi d’appartenir à la catégorie des petits et des humbles.

Ce nouveau visage de l’humilité se résume en un mot: service. Un jour – lit-on dans l’Evangile – les disciples discutaient entre eux pour savoir qui était « le plus grand » ; alors Jésus, « s’étant assis » – comme pour donner plus de solennité à la leçon qu’il allait donner –, appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous” (Mc 9, 35). Qui veut être le « premier » soit « le dernier », c’est-à-dire qu’il descende, s’abaisse. Mais il explique aussitôt après ce qu’il entend par « dernier »: qu’il soit le « serviteur » de tous. L’humilité proclamée par Jésus est donc un service. Dans l’Évangile de Matthieu, cette leçon de Jésus s’accompagne d’un  exemple: « Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20, 28).

4. Une Eglise humble

Quelque considération concrète sur la vertu de l’humilité, prise dans toutes ses manifestations, c’est-à-dire, tant vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis des hommes. Il ne faut pas croire qu’on arrive à l’humilité uniquement parce que la parole de Dieu nous a conduits à découvrir notre néant et nous a montré que celui-ci doit se traduire en service fraternel. En fait d’humilité, on voit qu’on y est arrivé quand l’initiative passe de nous aux autres, soit quand ce n’est plus nous qui reconnaissons nos défauts et nos torts, mais d’autres ; quand nous ne sommes pas uniquement capables de nous dire la vérité, mais aussi de nous la laisser dire, de plein gré, par d’autres. Avant de se reconnaitre devant  frère Matthieu comme le plus vil des hommes, François avait accepté, de plein gré et pendant longtemps, d’être raillé, considéré par ses amis, parents et par tout le village d’Assise comme un ingrat, un exalté, comme quelqu’un qui n’aurait jamais rien fait de bon dans la vie.

Autrement dit, dans notre lutte contre l’orgueil, le niveau que l’on atteint dépend de comment nous réagissons, extérieurement ou intérieurement, quand nous sommes contredits, corrigés, critiqués ou laissés de côté. Prétendre de tuer son orgueil en le frappant tout seul, sans que personne n’intervienne de l’extérieur, est comme utiliser son propre bras pour se punir soi-même: on ne se fera jamais vraiment mal. C’est comme si un médecin voulait s’extraire tout seul une tumeur.

Quand je cherche à recevoir la gloire d’un homme pour quelque chose  que je dis ou je fais, il est pratiquement certain que celui qui est devant moi, dans sa manière d’écouter et de répondre,  recherche lui aussi la gloire de moi. Il arrive donc que chacun recherche sa propre gloire et personne ne l’obtient, et si par hasard il l’obtenait ce n’est que « vaine gloire », c’est-à-dire une gloire vide, destinée à partir en fumée avec la mort. Mais l’effet est tout aussi terrible; Jésus allait jusqu’à attribuer à cette recherche de gloire l’impossibilité de croire. Il disait aux pharisiens: « Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ! » (Jn 5, 44).

Quand on se retrouve enlisés dans des pensées et des aspirations de gloire humaine, nous jetons dans la mêlée de telles pensées, comme une torche ardente, la parole que Jésus lui-même utilisa et qu’il nous a laissée: « Ce n’est pas moi qui recherche ma gloire ! » (Jn 8, 50). Cette lutte de l’humilité est une lutte qui dure toute la vie et s’étend à chacun de ses aspects. L’orgueil est capable de se nourrir du mal comme du bien; même plus, contrairement à ce qui se passe pour tout autre vice, le bien, non le mal, est le terrain de culture préféré de ce terrible « virus ». Le philosophe Pascal nous éclaire en disant ceci :

« La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un gougeât, un cuisinier, un crocheteur, se vante et veut avoir des admirateurs : et les philosophes mêmes· en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie; et peut-être que ceux qui le liront l’auront aussi. »[14].

Pour que l’homme « ne se surestime pas », Dieu le fixe généralement au sol comme une sorte d’ancre; il méta ses côtés, comme pour Paul, un « envoyé de Satan qui le gifle », « une écharde dans la chair » (2 Cor 12,7). Nous ne savons pas ce que fut exactement pour l’Apôtre cette « écharde dans la chair », mais nous savons bien ce qu’elle est pour nous! Tous ceux qui veulent suivre le Seigneur et servir l’Eglise l’ont. Ce sont des situations humiliantes qui nous renvoient constamment, parfois nuit et jour, à la dure réalité de ce que nous sommes. Cela peut être un défaut, une maladie, une faiblesse, une impuissance, que le Seigneur nous laisse, malgré toutes les suppliques ; une tentation persistante et humiliante, voire une tentation à se surestimer; une personne avec laquelle ont est obligé de vivre et qui, malgré la rectitude des deux parties, a le pouvoir de mettre à nu notre fragilité, de démolir notre présomption.

L’humilité n’est néanmoins pas qu’une vertu privée. Il existe une humilité qui doit briller dans l’Eglise comme institution et peuple de Dieu. Si Dieu est humilité, l’Eglise aussi doit être humilité; si le Christ a servi, l’Eglise aussi doit servir, et servir par amour. Pendant trop longtemps l’Eglise, dans son ensemble, a représenté devant le monde la vérité  du Christ, mais peut-être pas assez l’humilité du Christ. Pourtant c’est avec elle, mieux qu’avec toute apologétique, que s’apaisent les hostilités et les préjugés à son égard et que s’aplanit le chemin  qui amène à accueillir l’Evangile.

Il y a un épisode des «  Promessi Sposi » (Les fiancés) d’Alessandro Manzoni qui renferme une profonde vérité psychologique et évangélique. Frère Christophe, après avoir terminé son noviciat, décide de demander publiquement pardon aux parents de l’homme qu’il a tué en duel avant de devenir frère. La famille s’aligne d’un côté, formant une sorte de fourches caudines, de manière  ce que le geste soit le plus humiliant possible pour le frère et source de plus grande satisfaction pour l’orgueil de la famille. Mais quand ils voient le jeune frère avancer la tête basse, s’agenouiller aux pieds du frère de l’homme qu’il a tué et demander pardon, leur morgue retombe et ils se sentent à leur tour confus, s’excusent auprès de lui,  et tous finissent par l’entourer et lui baiser la main, à se recommander à ses prières[15]. Ce sont les miracles de l’humilité.

Dans le livre du prophète Sophonie Dieu affirme : « Je ne laisserai subsister au milieu de toi qu’un peuple petit et pauvre, qui aura pour refuge le nom du Seigneur » (Soph. 3,12). Cette parole est encore d’actualité et c’est peut-être d’elle que dépendra le succès de l’évangélisation dans laquelle l’Eglise est engagée.

Maintenant c’est moi qui, avant de terminer, dois rappeler à moi-même une maxime chère à saint François. Celui-ci avait l’habitude de répéter : « L’empereur Charles, Roland, Olivier, et tous les grands héros, ont fini par emporter une glorieuse et mémorable victoire … Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui veulent se gagner de la gloire et des louanges auprès des hommes »[16]. François utilisait cet exemple pour dire que les saints ont pratiqué les vertus et que d’autres recherchent la gloire dans le seul fait de les raconter[17].

Pour ne pas compter moi aussi parmi eux, je m’efforce de mettre en pratique le conseil qu’un ancien Père du désert, Isaac de Ninive, donnait à celui qui s’était plié au devoir de parler de choses spirituelles, auxquelles il n’était pas encore arrivés par sa vie: « Parle comme quelqu’un qui appartient à la classe des disciples et non avec [ton] autorité, après avoir humilié ton âme et t’être fait le plus petit de tous tes auditeurs ».  C’est dans cet esprit, Saint-Père, Vénérables Pères, frères et sœurs,  que j’ai osé vous parler d’humilité.

NOTES
[1] Paradis  XI, 111.
[2] S. Bernard de Clairvaux, Sermons sur Cantique, XVI, 10 (PL 183,853).
[3]  Fioretti, chap. X.
[4] S. Kierkegaard, La maladie mortelle, II, chap.1  dans  Les Oeuvres, de C. Fabro, Sansoni, Firenze 1972, pp.662 s.
[5]  Admonitions, XIX (FF 169); cf. aussi St. Bonaventure, Légende majeure, VI,1 (FF 1103).
[6] Considérations sur les stigmates, III (FF 1916).
[7] St. Augustin, Les Soliloques, I,1,3; II, 1, 1 (PL 32, 870.885).
[8] Ste Thérèse d’Avila, Château Intérieur, VI dim., chap. 10.
[9]  Le Livre de la B. Angela da Foligno, Quaracchi, 1985, p. 737.
[10] Apophtegmata Patrum, Antonoine 7: PG 65, 77.
[11] L’Imitation du Christ, II, cap. 10.
[12] Admonitions, I (FF 144).
[13] Lettre à tout l’Ordre (FF 221)
[14] B. Pascal, Les Pensées, n. 150 Br.
[15] A. Manzoni,  I Promessi Sposi, cap. IV.
[16] Ammonizioni VI (FF 155)
[17] Celano, Vita seconda, 72 (FF 1626)

Première prédication de l’Avent

P. Raniero Cantalamessa

ROME, 7 décembre 2013 (Zenit.org) – La vraie réforme de l’Eglise se fait par la sainteté, c’est ce qu’indique le chemin pris par saint François d’Assise, qui n’a pas embrassé le lépreux et ni épousé Dame Pauvreté. L’Epoux, c’est le Christ. Le Prédicateur de la Maison pontificale, le P. Raniero Cantalamessa, Capucin, a en effet offert vendredi matin, 6 décembre, en présence du pape François et de ses collaborateurs, sa première prédication des vendredis de l’Avent, en la chapelle Redemptoris Mater du Vatican. En revenant à la source: ce que saint François d’Assise a dit lui-même de son chemin de conversion.

Saint François et la réforme de l’Eglise
par voie de sainteté

L’intention de ces trois méditations de l’Avent est de nous préparer à Noël en compagnie de François d’Assise. Dans cette première méditation, je voudrais mettre en lumière la nature de son retour à l’Evangile. Le théologien Yves Congar, dans son étude sur  la « Vraie et fausse réforme dans l’Eglise » voit François comme le plus clair exemple d’une réforme de l’Eglise par la sainteté. Nous souhaitons chercher à comprendre en quoi consistait sa réforme par la sainteté et ce que son exemple apporte à chaque époque de l’Eglise, y compris la nôtre.

1. La conversion de François

Pour comprendre quelque chose de l’aventure de François il faut partir de sa conversion. Il existe, dans les sources, diverses descriptions de cet événement, avec des différences considérables. Heureusement, nous avons une source absolument fiable qui nous dispense de choisir entre les différentes versions. Nous avons le témoignage de François lui-même dans son Testament, son ipsissima vox, comme on dit des paroles certaines du Christ rapportées dans l’Évangile. Il dit:
Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence: Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignai de tout mon cœur ; et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde.
C’est sur ce texte, à juste titre, que les historiens se fondent, mais avec une limite infranchissable pour eux. Même les mieux intentionnés d’entre eux et les plus respectueux de la particularité de ce qui est arrivé à François – comme l’a été, parmi les Italiens, Raoul Manselli -, n’arrivent pas à saisir la raison ultime de son changement radical. Ils s’arrêtent – pour respecter leur méthode – sur le seuil, parlant d’un « secret de François », destiné à rester tel à jamais.
Ce que l’on réussit à constater historiquement, c’est la décision de François de changer son statut social. Lui qui appartenait à la classe aisée, celle qui comptait dans la ville, du fait de sa noblesse ou de sa richesse, avait choisi l’extrême opposé, partageant la vie des “derniers”, de ceux qui ne comptaient pour rien, ceux qu’on appelait les “petits” (minores), affligés de toute forme de pauvreté.
Les historiens insistent, à raison, sur le fait que François, au début, n’a pas choisi la pauvreté et encore moins le paupérisme; il a choisi les pauvres! La raison de ce changement relève plus du commandement « Aime ton prochain comme toi-même », que du conseil: « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ». C’était plus sa compassion pour les pauvres gens, que la recherche de sa propre perfection qui l’animait, la charité plus que la pauvreté.
Tout cela est vrai, mais ne touche pas encore au fond du problème. C’est l’effet du changement et non sa cause. Le vrai choix est beaucoup plus radical: il ne s’agit pas de choisir entre richesse et pauvreté, ni entre riches et pauvres, entre l’appartenance à une classe plus qu’à une autre, mais de choisir entre soi-même et Dieu, entre sauver sa vie ou la perdre pour l’Evangile.
Il y a ceux (par exemple, à une époque plus proche de la nôtre, Simone Weil) qui sont arrivés au Christ en partant de leur amour des pauvres et d’autres qui sont arrivés aux pauvres en partant de leur amour du Christ. François appartient à cette seconde catégorie. La raison profonde de sa conversion n’est pas de nature sociale, mais évangélique.  Jésus en avait fait une loi une fois pour toutes en prononçant une des phrases les plus solennelles et les plus surement authentiques de l’Evangile :
« Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera » (Mt 16, 24-25).
François, en embrassant le lépreux, a renoncé à lui-même dans ce qu’il y avait de plus « amer » et ce qui répugnait le plus à sa nature. Il s’est fait violence. Ce détail n’a pas échappé à son premier biographe qui décrit l’épisode de la façon suivante:
« Un jour, il rencontra un lépreux sur sa route : se faisant violence, il s’approcha de lui et lui baisa la main. À partir de ce moment-là, il se mit à se mépriser de plus en plus, jusqu’à parvenir à une parfaite victoire sur lui-même par la grâce de Dieu ».
François n’est pas allé spontanément chez les lépreux, poussé par une compassion humaine et religieuse. « Le Seigneur, écrit-il, m’a conduit parmi eux ». C’est sur ce petit détail que les historiens ne savent – ni ne pourraient – porter un jugement, alors qu’il est à l’origine de tout. Jésus avait préparé son cœur de manière à ce que sa liberté, au bon moment, réponde à la grâce. C’est à cela qu’avaient servi le songe de Spolète et la question sur qui il préférait servir le serviteur ou le maître, la maladie, l’emprisonnement à Pérouse et cette étrange inquiétude qui ne lui permettait plus de trouver de la joie dans les divertissements et lui faisait rechercher des lieux solitaires.
Sans être obligés de penser que Jésus en personne se cachait sous les traits du lépreux (comme plus tard on essaya de faire, en référence au cas analogue de la vie de saint Martin de Tours), à ce moment là le lépreux pour François représentait à tous les effets Jésus. Ce dernier n’avait-il pas dit: « C’est à moi que vous l’avez fait » ? A ce moment-là, il a choisi entre lui-même et Jésus. La conversion de François est du même ordre que celle de Paul. Pour Paul, à un certain moment, ce qui  avait été auparavant un « avantage » changea de signe et devint une « perte », « à cause du Christ » (Ph 3, 5 ss.); pour François ce qui était amer se transforma en douceur, là aussi « à cause du Christ ». Après ce moment, tous les deux peuvent dire: « Ce n’est plus moi qui vit mais le Christ qui vit en moi ».
Tout ceci nous oblige à corriger une certaine image de François rendue populaire par la littérature postérieure et accueillie par Dante dans la Divine Comédie. La fameuse métaphore des noces de François avec Dame Pauvreté qui a laissé des marques profondes dans la poésie et l’art franciscains peut se prêter à confusion. On ne tombe pas amoureux d’une vertu, fût-ce de la pauvreté même; on s’éprend d’une personne. Les  noces de François furent, comme chez d’autres mystiques, un mariage avec le Christ.
A ses compagnons qui lui demandaient s’il comptait « prendre épouse » après l’avoir vu un soir étrangement absent et lumineux, le jeune François répondit: « Je prendrai l’épouse la plus noble et la plus belle que vous ayez jamais vue ». D’habitude, ce genre de réponse est mal interprété. Si l’on regarde le contexte, il est clair que l’épouse n’est pas la pauvreté, mais un trésor caché et une perle rare, c’est-à-dire le Christ. « L’Epouse, commente Thomas de Celano qui rapporte l’épisode, est la vraie religion que celui-ci embrassa; et le royaume des cieux est le trésor caché qu’il cherchait ».
François n’épousa ni la pauvreté, ni même les pauvres; il épousa le Christ et c’est par amour pour Lui qu’il épousa, pour ainsi dire « en secondes noces », Dame Pauvreté. Il en sera toujours ainsi dans la sainteté chrétienne. Au fondement de l’amour de la pauvreté et des pauvres, il y a l’amour  de Christ, ou alors les pauvres seront d’une façon ou d’une autre instrumentalisés et la pauvreté deviendra facilement un fait polémique contre l’Eglise, ou une ostentation de plus grande perfection par rapport aux autres dans l’Eglise, comme cela arriva, hélas, aussi à certains disciples du Poverello. Dans l’un ou l’autre cas, on fait de la pauvreté la pire des formes de richesse, celle de sa propre justice.

2. François et la réforme de l’Eglise

Comment un événement aussi intime et personnel que la conversion du jeune François a-t-il pu déclencher un mouvement qui changea en son temps le visage de l’Eglise et avoir une influence aussi forte sur l’histoire, jusqu’à nos jours ?
Il nous faut observer la situation de l’époque. Au temps de François, la réforme de l’Eglise était une exigence dont tout le monde avait plus ou moins conscience. Le corps de l’Eglise vivait des tensions et des déchirements profonds. D’un côté, il y avait l’Eglise institutionnelle – pape, évêques, haut clergé – rongé par ses éternels conflits ou alliances avec l’empire. Une Eglise perçue comme lointaine, engagée dans des affaires trop au-dessus des intérêts de la population. Venaient ensuite les grands ordres religieux, souvent florissants par leur culture et leur spiritualité, après les différentes réformes du XIème siècle, dont la réforme cistercienne, mais assimilés fatalement aux grands propriétaires terriens, les seigneurs féodaux de l’époque, à la fois proches et loin eux aussi, des problèmes et du niveau de vie du petit peuple.

De l’autre côté, il y avait une société qui commençait à émigrer des campagnes vers les villes en quête d’une plus grande liberté par rapport aux différentes servitudes. Cette partie de la société assimilait l’Eglise aux classes dominantes dont elle sentait le besoin de s’affranchir. Du coup, elle se rangeait volontiers aux côtés de ceux qui la contredisaient et la combattaient: hérétiques, groupes radicaux et mouvements de pauvres, et elle sympathisait avec le bas clergé qui était rarement à la hauteur spirituellement, mais plus proches du peuple.
Il y avait donc de fortes tensions que chacun essayait de tourner à son propre avantage. La hiérarchie essayait de répondre à ces tensions en améliorant son organisation et réprimant les abus, tant en son sein (lutte contre la simonie et le concubinage des prêtres) qu’à l’extérieur, au sein de la société. Les groupes hostiles cherchaient en revanche à faire exploser les tensions, en radicalisant l’opposition avec la hiérarchie, ce qui suscitait des mouvements plus ou moins schismatiques. Tous brandissaient l’idéal de la pauvreté et de la simplicité évangélique contre l’Eglise, faisant plus de cet idéal une arme polémique qu’un idéal spirituel à vivre avec humilité, jusqu’à remettre aussi en question le ministère de l’Eglise, le sacerdoce et la papauté.
Nous sommes habitués à voir François comme l’homme providentiel qui saisit ces instances populaires de renouveau, les désamorce de toute charge polémique et les rapporte ou les met en œuvre dans l’Eglise, en profonde communion et soumission à elle. François, donc, comme une sorte de médiateur entre les hérétiques rebelles et l’Eglise institutionnelle. Voici comment, dans un célèbre manuel d’histoire de l’Eglise on décrit sa mission:

« Comme la richesse et la puissance de l’Eglise apparaissaient souvent comme une source de graves maux et que les hérétiques de l’époque s’en servaient pour formuler des accusations contre elle, le noble désir de revenir à la vie pauvre de Jésus et de l’Eglise primitive se glissa dans certaines âmes pieuses, pour avoir plus d’influence sur le peuple par la parole et par l’exemple ».

Et parmi ces âmes, figurait tout naturellement, et en premier lieu, avec saint Dominique, François d’Assise. L’historien protestant Paul Sabatier, à qui l’on reconnaît tant de mérites dans les études franciscaines, a rendu presque canonique parmi les historiens, – et pas seulement parmi les laïcs et les protestants -, la thèse selon laquelle le cardinal Ugolin (futur Grégoire IX) aurait eu l’intention de prendre François pour la Curie, et d’apprivoiser ainsi la charge critique et révolutionnaire de son mouvement. Concrètement, il s’agissait d’essayer de faire de François un précurseur de Luther, c’est-à-dire un réformateur par la voie de la critique, et non de la sainteté.
Je ne sais pas si l’on peut attribuer cette intention à quelque grand protecteur et ami de François. Il me paraît difficile de l’attribuer au cardinal Ugolin et encore plus à Innocent III, dont on connaît bien l’action réformatrice et l’appui donné à maintes nouvelles formes de vie spirituelle nées sous son règne, y compris d’ailleurs aux frères mineurs, aux dominicains, aux Humiliés de Milan. En tous les cas, une chose est absolument sûre: cette intention n’a jamais effleuré l’esprit de François. Jamais il n’imagina être appelé à réformer l’Eglise.

Il faut faire attention à ne pas tirer de fausses conclusions des fameuses paroles du Crucifix de Saint Damien: « Vas, François, et répare mon Eglise qui, comme tu le  vois, tombe en ruine ». Même les sources nous garantissent que celui-ci prit ces paroles dans le sens assez modeste de devoir réparer matériellement la petite église de Saint-Damien. Ce sont ses disciples et biographes qui interprétèrent – et pas à tort, disons-le  – ces paroles comme se rapportant à l’Eglise en tant qu’institution et non pas uniquement à l’Eglise en tant qu’édifice. Lui, en resta toujours à son interprétation littérale et il continua, en effet, à réparer d’autres petites églises des alentours d’Assise qui étaient en ruine.

Le rêve dans lequel Innocent III aurait vu le Poverello soutenir de son dos l’église du Latran qui tombait, ne dit rien de plus de lui non plus. A supposer que le fait soit historique (de fait, un épisode analogue est raconté aussi à propos de saint Dominique), c’était le rêve du pape et non celui de François! Lui ne s’est jamais vu comme nous le voyons aujourd’hui sur la fresque de Giotto. Cela signifie être un réformateur par la voie de sainteté : l’être, sans le savoir!

3. François et le retour à l’Evangile

S’il n’a pas voulu être un réformateur, alors qu’est-ce que François a voulu être et voulu faire ? Sur cela aussi nous avons la chance d’avoir le témoignage direct du saint dans son Testament:

« Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire; mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre conformément au saint Evangile. Moi, je fis écrire cette forme de vie, en peu de mots et simplement, et le Seigneur Pape me le confirma ».

François fait allusion au moment où, au cours d’une messe, il a entendu le passage de l’Evangile racontant comment Jésus envoie ses disciples: « Il les envoya proclamer le règne de Dieu et faire des guérisons. Il leur dit : « N’emportez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent ; n’ayez pas chacun une tunique de rechange » (Lc 9, 2-3). Ce fut une révélation fulgurante, de celles qui orientent toute une vie. A partir de ce jour-là, sa mission lui apparut clairement: un retour simple et radical au vrai Evangile, vécu et prêché par Jésus. Relancer dans le monde la forme et le style de vie de Jésus et des apôtres décrit dans les évangiles. Il commence sa Règle en disant ceci aux frères :
« La règle et la vie des frères mineurs est celle-ci : observer le saint Evangile de notre Seigneur Jésus-Christ ».

François ne théorisa pas sa découverte, pour en faire un programme de réforme pour l’Eglise. Il a réalisé cette réforme en lui-même et il a indiqué ainsi tacitement à l’Eglise la seule voie à suivre pour sortir de la crise : retourner à l’Evangile, se rapprocher des hommes et en particulier des humbles et des pauvres.
Ce retour à l’Évangile se reflète avant tout dans la prédication de François. C’est surprenant, mais tout le monde l’a remarqué: le Poverello parle presque toujours de « faire pénitence ». Dorénavant, raconte Thomas de Celano, avec grande ferveur et joie, il commença à prêcher la pénitence, édifiant tout le monde par la simplicité de sa parole et la magnificence de son cœur. Partout où il allait, François disait, recommandait, suppliait de faire pénitence.
Qu’est-ce que François entendait par ce mot qui lui tenait tant à cœur ? A ce sujet nous sommes tombés (du moins j’y suis tombé moi pendant très longtemps) dans l’erreur. Nous avons réduit le message de François à une simple exhortation morale, à un mea culpa en se frappant la poitrine, en s’affligeant et se mortifiant pour expier ses fautes, alors que celui-ci a toute la nouveauté et le souffle de l’Evangile du Christ. François n’appelait pas à faire  des « pénitences », mais à faire « pénitence » (au singulier!) ce qui nous le verrons, est bien différent.
Le saint d’Assise, à part quelques exceptions que nous connaissons, écrivait en latin. Et que trouvons-nous dans le texte en latin du Testament, quand il écrit «  Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence » ? Nous trouvons l’expression « poenitentiam agere ». On le sait, François aimait s’exprimer dans le langage de Jésus, avec les mêmes mots. Et cette expression – faire pénitence – c’est celle que Jésus a utilisée lorsqu’il a commencé à prêcher. Et il la répétait dans chaque ville où il se rendait:
« Après l’arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait : Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,14-15).
Le mot que l’on traduit aujourd’hui par « convertissez-vous » ou « repentez-vous », dans le texte de la Vulgate utilisé par le Poverello, était « poenitemini » et dans les Actes (2, 37) encore plus littéralement « poenitentiam agite », faites pénitence. François n’a fait que relancer le grand appel à la conversion par laquelle s’ouvrent la prédication de Jésus dans l’Evangile et celle des apôtres le jour de la Pentecôte. Ce qu’il voulait dire par “conversion” il n’avait pas besoin de l’expliquer: sa vie entière le montrait.
François fit à son époque ce qu’à l’époque du Concile Vatican II on entendait par le mot d’ordre « abattre les murs »: rompre l’isolement de l’Eglise, la ramener au contact des gens. Un des facteurs de cet obscurcissement de l’évangile a été la transformation de l’autorité entendue comme service, en autorité comprise comme pouvoir, ce qui a produit d’infinis conflits dans et en dehors de l’Eglise. François, pour sa part, a résolu le problème dans un sens évangélique. Dans son Ordre, une nouveauté absolue: les supérieurs seront appelés « ministres », c’est-à-dire des serviteurs, et tous les autres, des « frères ».
Un autre mur de séparation entre l’Eglise et le peuple était la science et la culture dont le clergé et les religieux avaient pratiquement le monopole. François le voit et c’est pourquoi, comme nous savons, il prend une position drastique sur le sujet. Il n’a rien contre la science-connaissance mais contre la science-pouvoir; celle qui privilégie celui qui sait lire par rapport à celui qui ne sait pas lire et lui permet de commander hautainement à son frère: « Apporte-moi le bréviaire! ». Lors du fameux chapitre des nattes, à des frères qui voulaient le pousser à épouser l’attitude des « ordres » érudits de l’époque, il répondit avec des mots si enflammés que la crainte, lit-on, s’empara des frères :
« Mes frères, mes frères, Dieu m’a appelé par la voie de l’humilité et il m’a montré la voie de la simplicité. Je ne veux pas que vous me parliez de quelque règle que ce soit, ni celle de saint Augustin, ni de saint Bernard, ni de saint Benoît. Et le Seigneur m’a dit qu’il voulait que je sois, moi, un nouveau fou dans le monde. Et Dieu n’a pas voulu nous conduire par une autre voie que par cette science. Mais par votre science et votre sagesse, Dieu vous confondra. »

Toujours la même attitude cohérente. Il veut pour lui et pour ses frères la plus rigide des pauvretés, mais, dans la Règle, il les exhorte à « ne pas mépriser ni juger les hommes qu’ils verront vêtus mollement, porter des habits de couleur, et user d’aliments et de breuvages délicats ; mais plutôt, que chacun se juge et se méprise soi-même. ». Il choisit d’être un illettré, mais ne condamne pas la science. Une fois s’être assuré que la science ne tuera pas « l’esprit de la sainte oraison et dévotion », c’est lui-même qui permettra à frère Antoine (le futur saint Antoine de Padou !) de se consacrer à l’enseignement de la théologie. Et saint Bonaventure, en ouvrant l’ordre aux études dans les grandes universités, ne pensera pas trahir l’esprit du fondateur.
Yves Congar  voit en cela une des conditions essentielles de la « vraie réforme », c’est-à-dire, qui reste telle et ne se transforme pas en schisme: soit la capacité de ne pas absolutiser sa propre intuition ou charisme, mais de rester solidaire avec le tout qui est l’Eglise. Cette conviction, comme dit le pape François dans sa récente Exhortation apostolique Evangelii gaudium, que « le tout est supérieur à la partie ».

4. Comment imiter François

Qu’est-ce que l’expérience de François nous dit aujourd’hui ? Que pouvons-nous imiter chez lui, tous, et tout de suite ? Aussi bien ceux que Dieu appelle à réformer l’Eglise par la sainteté, que ceux qui se sentent appelés à la renouveler par la critique, ou ceux que lui-même appelle à la réformer par les charges qu’ils recouvrent ? La même chose que de le point de départ de l’aventure spirituelle de François: sa conversion du « moi » à Dieu, son renoncement à lui-même. C’est ainsi que naissent les vrais réformateurs, ceux qui changent vraiment quelque chose dans l’Eglise. Ceux qui meurent à eux-mêmes. Mieux, ceux qui décident sérieusement de mourir à eux-même, sachant qu’il s’agit d’une démarche qui dure toute la vie, voire au-delà d’elle, si, comme le disait sainte Thérèse d’Avila en plaisantant, notre amour propre meurt vingt minutes après nous.
Un saint moine orthodoxe, Silouane du Mont Athos, disait ceci: « Pour être vraiment libres, il faut commencer par se lier à soi-même ». Des hommes comme eux sont libres de la liberté de l’Esprit; rien ne les arrête et plus rien ne leur fait peur. Ils deviennent des réformateurs par la voie de la sainteté, et pas seulement par leur charge.
Mais que  signifie la proposition de Jésus de renoncer à soi-même ? Est-ce toujours possible de le proposer à un monde qui ne parle que de réalisation de soi, d’affirmation de soi ? Le renoncement n’est jamais une fin en soi, ni un idéal en soi. La chose plus importante, c’est ce qui est positif: Si quelqu’un veut venir avec moi; c’est suivre le Christ, posséder le Christ. Dire non à soi-même, c’est le moyen; dire oui au Christ, c’est la fin. Paul le présente comme une sorte de loi de l’esprit: « Si, par l’Esprit, vous tuez les désordres de l’homme pécheur, vous vivrez » (Rm 8,13). C’est, on le voit, un « mourir » pour vivre, à l’opposé de la vision philosophique existentielle selon laquelle la vie humaine est « un vivre pour mourir » (Heidegger).
Il s’agit de savoir quel fondement nous voulons donner à notre existence : si notre « moi » ou le « Christ »; dans le langage de Paul, si nous voulons vivre « pour nous-mêmes », ou « pour le Seigneur » (cf. 2 Co 5,15; Rm 14, 7-8). Vivre « pour soi-même » signifie vivre selon ses propres commodités, sa propre gloire, son propre avancement ; vivre « pour le Seigneur » signifie toujours remettre à la première place, dans nos intentions, la gloire du Christ, les intérêts du Royaume et de l’Eglise. Chaque « non », petit ou grand, dit à soi-même par amour, est un « oui » dit au Christ.
Il faut seulement éviter de se faire des illusions. Il ne s’agit pas de tout savoir sur le renoncement chrétien, sa beauté et nécessité; il s’agit de passer à l’acte, de le mettre en pratique. Un grand maître de l’esprit des temps anciens  disait: « Il est possible de briser dix fois sa propre volonté en un temps très bref ; et je vous dis comment. Une personne se promène et voit quelque chose; sa pensée lui dit: « Regarde là », mais lui répond à sa pensée: « Non, je ne regarde pas », et il brise sa volonté. Puis il rencontre d’autres qui sont en train de parler (lisez, qui parlent mal de quelqu’un) et sa pensée lui dit: «  Dis toi aussi ce que tu sais », et il brise sa volonté en se taisant ».
Ce Père des temps anciens apporte, comme on le voit, des exemples qui sont tous tirés de la vie monastique. Mais ceux-ci peuvent s’actualiser et s’adapter facilement à la vie de chacun, clercs et laïcs. Vous ne rencontrez, peut-être pas comme François un lépreux, mais un pauvre qui, vous le savez, vous demandera quelque chose; le vieil homme qui est en vous vous pousse à passer de l’autre côté de la rue, mais vous, vous vous faites violence et allez à sa rencontre, en ne lui offrant peut-être qu’un salut et une étroite de main, si vous ne pouvez rien de plus. L’occasion d’un gain illicite se présente à vous: vous dites non, et vous avez renoncé à vous-mêmes. Vous avez été contredit dans une de vos idées ; piqué sur le vif, vous voudriez répliquer vivement, vous vous taisez et attendez: vous avez brisé votre « moi ». Vous croyez avoir reçu un tort, un traitement, ou une destination non adaptés à vos mérites ; vous voudriez le faire remarquer  à tout le monde, en vous enfermant dans un silence plein de tacite reproche. Vous dites non, vous brisez le silence et rouvrez le dialogue. Vous avez renoncé à vous-mêmes et sauvé la charité. Et ainsi de suite.
La capacité ou au moins l’effort de se réjouir du bien que l’on a fait ou de la promotion reçue par un autre, comme s’il s’agissait de soi-même est un signe que l’on a déjà bien avancé dans la lutte contre son propre « moi » :
« Heureux le serviteur – écrit François dans une de ses Admonitions –  qui ne se glorifie pas plus du bien que le Seigneur dit et opère par lui, que du bien que le Seigneur dit et opère par un autre ».
Un objectif difficile à atteindre (je ne parle certes pas comme quelqu’un qui y serait arrivé!), mais ce qui est arrivé à François, nous a montré ce qui peut naître d’un renoncement de soi réalisé, en réponse à la grâce. L’objectif final à atteindre est de pouvoir dire comme Paul et avec lui: « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». Et cette terre sera alors déjà comblée de joie et de paix. Saint François, avec sa «joie parfaite», est un témoin vivant de la “joie qui vient de l’Evangile, de l’«Evangelii Gaudium » dont nous parle le pape François dans son récente Exhortation apostolique.

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San Daniele Comboni (1831-1881)

COMBONIANUM

Combonianum è stata una pubblicazione interna nata tra gli studenti comboniani nel 1935. Ho voluto far rivivere questo titolo, ricco di storia e di patrimonio carismatico.
Sono un comboniano affetto da Sla. Ho aperto e continuo a curare questo blog (tramite il puntatore oculare), animato dal desiderio di rimanere in contatto con la vita del mondo e della Chiesa, e di proseguire così il mio piccolo servizio alla missione.
Pereira Manuel João (MJ)
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