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Avent, temps de réveil spirituel

FP Français 12/2014


Avent, temps de réveil spirituel :
Dieu, en ces jours nous a parlé par le Fils
P. Cantalamessa

Avvento 2014 (13)

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1. Jésus de Nazareth, « l’un des prophètes »?

1.1 La troisième recherche

«Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles. Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance, ce Fils qui soutient l’univers par sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs» (He 1, 1-3).

Cette entrée en matière de la Lettre aux Hébreux constitue une synthèse grandiose de toute l’histoire du salut. Celle-ci apparaît constituée par la succession de deux temps: le temps où Dieu parlait par l’intermédiaire des prophètes et le temps où Dieu parlait par l’intermédiaire du Fils; le temps où il parlait «par personne interposée» et le temps où il parlait «en personne». Le Fils, en effet, est « resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance », c’est-à-dire, comme nous le dirons plus loin, de la même substance que le Père.

Il y a à la fois continuité et saut de qualité. C’est le même Dieu qui parle, la même révélation; la nouveauté est qu’à présent le Révélateur devient révélation, la révélation et le révélateur coïncident. La formule d’introduction des oracles en est la meilleure démonstration: ce n’est plus «dit le Seigneur», mais «Je vous dis».

A la lumière de cette puissante parole de Dieu que constitue Hébreux 1, 1-3, nous tenterons, dans cette prédication de l’Avent, d’opérer un discernement des opinions qui circulent aujourd’hui sur Jésus, à l’extérieur et à l’intérieur de l’Église, afin de pouvoir, à Noël, unir sans réserve notre voix à celle de la liturgie qui proclame sa foi dans le Fils de Dieu venu en ce monde. Nous sommes continuellement renvoyés au dialogue de Césarée de Philippe: pour moi Jésus est-il «l’un des prophètes», ou le «Fils du Dieu vivant»? (cf. Mt 16, 14-16).

Dans le domaine des études historiques sur Jésus, nous sommes en train de vivre ce que l’on appelle la «troisième recherche». Elle est appelée ainsi pour la distinguer à la fois de la «vieille recherche» historique d’inspiration rationaliste et libérale qui a dominé de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe, et de la «nouvelle recherche historique» qui a commencé vers la moitié du siècle dernier, en réaction aux thèses de Bultmann qui avait proclamé le Jésus historique inaccessible et de surcroît sans importance pour la foi chrétienne.

En quoi la «troisième recherche» diffère-t-elle des précédentes? Tout d’abord de par la conviction que nous pouvons, grâce aux sources, savoir beaucoup plus sur le Jésus historique, que ce que l’on admettait dans le passé. Mais surtout, la troisième recherche se différentie des autres au niveau des critères utilisés pour atteindre la vérité historique sur Jésus. Si auparavant on pensait que le critère fondamental pour établir la vérité d’un fait ou d’une déclaration de Jésus était le fait qu’il/elle soit opposé à ce que l’on faisait ou pensait dans le monde juif de l’époque, à présent on considère en revanche la compatibilité d’une donnée évangélique avec le judaïsme de l’époque. Si auparavant, la marque d’authenticité d’une déclaration ou d’un fait était sa nouveauté et son caractère inexplicable par rapport au contexte, aujourd’hui c’est au contraire le fait qu’il soit « explicable » à la lumière de nos connaissances du judaïsme et de la situation sociale de la Galilée à l’époque.

Certains avantages de cette nouvelle approche sont évidents. On retrouve la continuité de la révélation. Jésus se situe à l’intérieur du monde juif, dans la ligne des prophètes bibliques. On sourit même à l’idée qu’il fut un temps où l’on croyait pouvoir expliquer tout le christianisme en ayant recours aux influences hellénistiques. Le problème est que l’on est allé tellement au-delà de cette conquête qu’on en a fait un échec. Dans la pensée de nombreux représentants de cette troisième recherche, Jésus finit par se dissoudre complètement dans le monde juif, sans plus se distinguer de ce monde si ce n’est par quelques détails ou interprétations particulières de la Torah. Il devient l’un des prophètes juifs ou, comme on dit, des « charismatiques itinérants ». Le titre d’un ouvrage célèbre de J.D. Crossmann, est significatif: « Le Jésus historique. Vie d’un paysan juif de la Méditerranée ».

Sans arriver à ces excès, l’auteur plus connu, et d’une certaine manière le précurseur de la troisième recherche, E. P. Sanders, est lui aussi sur cette ligne (1). En retrouvant la continuité on a perdu la nouveauté. La divulgation a fait le reste, en diffusant l’image d’un Jésus juif parmi les juifs, qui n’a presque rien fait de nouveau, mais dont on continue à dire (on ne sait pas comment) qu’il a « changé le monde ». On continue à reprocher aux générations de chercheurs du passé d’avoir chaque fois construit une image de Jésus selon la mode ou les goûts du moment, sans se rendre compte que l’on est en train de faire la même chose. (…)

1.2 Le rabbin Neusner et Benoît XVI

C’est précisément un juif, le rabbin américain Jacob Neusner, qui a souligné le caractère illusoire de cette approche à des fins de dialogue authentique entre le judaïsme et le christianisme. Ceux qui ont lu le livre du Pape Benoît XVI sur Jésus de Nazareth connaissent déjà bien la pensée de ce rabbin avec lequel il dialogue dans l’un des chapitres les plus passionnants du livre. En voici les grandes lignes.

Le très célèbre savant juif a écrit un livre intitulé « Un rabbin parle avec Jésus », dans lequel il imagine être un contemporain du Christ qui un jour se joint à la foule qui le suit et écoute le sermon sur la montagne. Il explique pourquoi, malgré sa fascination pour la doctrine et la personne du Galiléen, il comprend à la fin, à contre-coeur, qu’il ne peut devenir son disciple, et décide de rester disciple de Moïse et fidèle à la Torah. Tous les motifs de sa décision se réduisent en définitive à un seul: pour accepter ce que dit cet homme, il faut lui reconnaître la même autorité que Dieu. Il ne se limite pas à « accomplir », mais il remplace la Torah. La conversation que le rabbin a avec son maître dans la synagogue, au retour de sa rencontre avec Jésus, est touchante:

Le Maître: « Ton Jésus a négligé quelque chose [de la Torah]? Rabbin Neusner: « Rien »

Le Maître: « Alors il a ajouté quelque chose? » Rabbin Neusner: « Oui, lui-même ».

Coïncidence intéressante: c’est la réponse même que donnait saint Irénée au IIe siècle à ceux qui se demandaient ce que le Christ avait apporté de nouveau en venant dans le monde. « Il a apporté toute nouveauté, écrivait-il, en apportant lui-même » (omnem novitatem attulit semetipsum afferens) (2).

Neusner a souligné l’impossibilité de faire de Jésus un juif «normal» de son temps, ou un juif qui se détache des autres uniquement sur des points d’importance secondaire. Il a eu un autre très grand mérite, celui de montrer la futilité de toute tentative de séparer le Jésus historique du Christ de la foi. Il montre comment la critique peut ôter au Jésus de l’histoire tous ses titres: nier qu’il se soit (ou qu’on lui ait) attribué, de son vivant, le titre de Messie, de Seigneur, de Fils de Dieu. Après qu’on lui ait enlevé tout ce que l’on veut, ce qui reste dans les évangiles est plus que suffisant pour montrer qu’il ne se considérait pas comme un simple homme. De même qu’il suffit d’un fragment de cheveu, d’une goutte de sueur ou de sang pour reconstituer l’ADN complet d’une personne, il suffit d’une déclaration de l’Évangile, prise presque au hasard, pour démontrer que Jésus était conscient d’agir avec la même autorité que Dieu.

En bon juif, Neusner sait ce que signifie: «Le Fils de l’homme est maître du sabbat», car le sabbat est « l’institution » divine par excellence. Il sait ce que cela signifie de dire: « Si tu veux être parfait, viens et suis-moi »: cela signifie remplacer l’ancien paradigme de sainteté qui consiste à imiter Dieu (« Soyez saints car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint ») par le nouveau paradigme qui consiste à imiter le Christ. Il sait que seul Dieu peut suspendre l’application du quatrième commandement comme le fait Jésus lorsqu’il demande à un homme de renoncer à ensevelir son père. Commentant ces déclarations de Jésus, Neusner s’exclame: « C’est le Christ de la foi qui parle ici » (3).

Dans son livre, le pape (Benoit XVI) répond longuement et, pour un croyant, de manière convaincante et éclairante, à la difficulté du rabbin Neusner. Sa réponse me fait penser à celle que Jésus lui-même donna à ceux qui avaient été envoyés demander à Jean-Baptiste: «Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?» En d’autres termes, Jésus n’a pas seulement revendiqué pour lui-même une autorité divine, mais il a également donné des signes et des garanties comme preuve: les miracles, son enseignement (qui ne se limite pas au sermon sur la montagne), l’accomplissement des prophéties, surtout celle qui a été prononcée par Moïse d’un prophète semblable et supérieur à lui; puis sa mort, sa résurrection et la communauté née de lui qui accomplit l’universalité du salut annoncée par les prophètes.

1.3 « Encouragez-vous mutuellement »

Il convient ici de faire une observation: la question de la relation entre Jésus et les prophètes ne se pose pas seulement dans le cadre du dialogue entre le christianisme et le judaïsme, mais également au sein même de la théologie chrétienne, où les tentatives d’expliquer la personnalité du Christ en ayant recours à la catégorie des prophètes, n’ont pas manqué. Je suis convaincu de l’insuffisance radicale d’une christologie qui prétend isoler le titre de prophète et refonder toute la structure de la christologie sur ce titre.

Cette tentative n’est d’ailleurs pas nouvelle du tout. Elle fut proposée dans l’antiquité par Paul de Samosate, Fotin et d’autres, en termes parfois presque identiques. À l’époque, dans une culture d’orientation métaphysique, on parlait du prophète le plus grand; aujourd’hui, dans une culture d’orientation historique, on parle du prophète eschatologique. Mais eschatologique est-il vraiment différent de suprême? Un prophète peut-il être le plus grand prophète sans être également prophète définitif, et le prophète définitif peut-il ne pas être aussi le plus grand des prophètes?

Une christologie qui ne dépasse pas la catégorie de Jésus comme «prophète eschatologique» constitue il est vrai, conformément à l’intention de ceux qui la proposent, une mise à jour de la donnée antique, non pas de la donnée définie par les conciles mais de la donnée condamnée par les conciles.

Mais je n’insiste pas sur cette question… Je voudrais plutôt passer tout de suite à une application pratique des réflexions présentées jusqu’à présent, qui nous aide à faire de l’Avent un temps de conversion et de réveil spirituel.

La conclusion que la Lettre aux Hébreux tire de la supériorité du Christ sur les prophètes et sur Moïse n’est pas une conclusion triomphaliste, mais parénétique; elle n’insiste pas sur la supériorité du christianisme mais sur la plus grande responsabilité des chrétiens face à Dieu. Elle dit: «C’est pourquoi nous devons nous attacher avec plus d’attention aux enseignements que nous avons entendus, de peur d’être entraînés à la dérive. Si déjà la parole promulguée par des anges s’est trouvée garantie et si toute transgression et désobéissance a reçu une juste rétribution, comment nous-mêmes échapperons-nous, si nous négligeons pareil salut? (He 2, 1-3)». «Encouragez-vous mutuellement chaque jour, tant que vaut cet aujourd’hui, afin qu’aucun de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché» (He 3, 13).

Et au chapitre 10 elle ajoute: «Quelqu’un rejette-t-il la Loi de Moïse? Impitoyablement il est mis à mort sur la déposition de deux ou trois témoins. D’un châtiment combien plus grave sera jugé digne, ne pensez-vous pas, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, tenu pour profane le sang de l’alliance dans lequel il a été sanctifié, et outragé l’Esprit de la grâce?» (He 10, 28-29).

La parole avec laquelle nous voulons, en accueillant l’invitation de l’auteur, nous encourager mutuellement, est celle que la liturgie nous fait entendre et qui donne le ton de toute la première semaine de l’Avent: «Veillez!». Il est intéressant de noter une chose. Lorsqu’elle est reprise dans la catéchèse apostolique après Pâques, cette parole de Jésus prend presque toujours un caractère dramatique: non pas veillez, mais réveillez-vous, arrachez-vous au sommeil! De l’état de veiller on passe à l’acte de se réveiller.

Il y a une constatation fondamentale: dans cette vie, nous risquons constamment de retomber dans le sommeil, c’est-à-dire dans un état où les facultés sont suspendues, un état d’assoupissement et d’inertie spirituelle. Les choses matérielles ont un effet anesthésiant sur l’âme. Pour cela, Jésus recommande: «Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos coeurs ne s’appesantissent dans la débauche, l’ivrognerie, les soucis de la vie» (Lc 21, 34).

Il peut nous être utile, comme examen de conscience, de réécouter la description que saint Augustin fait de cet état de demi-sommeil dans les Confessions: «Ainsi, le fardeau du siècle pesait sur moi comme le doux accablement du sommeil; et les méditations que j’élevais vers vous ressemblaient aux efforts d’un homme qui veut s’éveiller, et vaincu par la profondeur de son assoupissement, y replonge. […] je ne doutais pas qu’il ne voulût mieux me livrer à votre amour que de m’abandonner à ma passion. Le premier parti me plaisait, il était vainqueur; je goûtais l’autre, et j’étais vaincu. Et je ne savais que répondre à votre parole: ‘Lève-toi, toi qui dort, Lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera!’ (Ephés. V, 14) Et vous m’entouriez d’évidents témoignages; et convaincu de la vérité, je n’avais à vous opposer que ces paroles de lenteur et de somnolence: Tout à l’heure! encore un instant! laissez-moi un peu! Mais ce tout à l’heure devenait jamais; ce laissez-moi un peu durait toujours» (4).

Nous savons comment le saint finit par sortir de cet état. Il se trouvait dans un jardin, à Milan, déchiré par ce combat entre la chair et l’esprit; il entendit les paroles d’un chant: «Prends, lis, prends, lis». Il les prit comme une invitation de Dieu; il avait avec lui le livre des lettres de Paul. Il l’ouvrit, résolu à prendre comme parole de Dieu pour lui le premier passage sur lequel il serait tombé. Il tomba sur ce texte (…):

«C’est l’heure désormais de vous arracher au sommeil; le salut est maintenant plus près de nous qu’au temps où nous avons cru. La nuit est avancée. Le jour est arrivé. Laissons-là les oeuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière. Comme il sied en plein jour, conduisons-nous avec dignité: point de ripailles ni d’orgies, pas de luxure ni de débauche, pas de querelles ni de jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises» (Rm 13, 11-14). Une lumière de sérénité traversa le corps et l’âme d’Augustin et il comprit qu’avec l’aide de Dieu, il pouvait vivre chaste.

2. Jean Baptiste, « Plus qu’un Prophète »

J’ai essayé, en partant du texte de la Lettre aux Hébreux 1, 1-3 de définir l’image de Jésus qui ressort de la confrontation avec les prophètes. Mais entre le temps des prophètes et celui de Jésus, il y a une figure spéciale qui sert de charnière entre les premiers et le second: Jean Baptiste. Rien dans le Nouveau Testament n’éclaire mieux la nouveauté du Christ que la confrontation avec Jean Baptiste.

Le thème de l’accomplissement, du tournant décisif, ressort clairement des textes dans lesquels Jésus lui-même parle de sa relation avec le Précurseur. Les experts reconnaissent aujourd’hui que les déclarations à ce sujet qui figurent dans les Évangiles ne sont ni des inventions ni des adaptations apologétiques de la communauté postérieure à la Pâque, mais remontent essentiellement au Jésus historique. Certaines d’entre elles deviennent même incompréhensibles si on les attribue à la communauté chrétienne postérieure (5).

Le meilleur moyen d’entrer en harmonie avec la liturgie de l’Avent est d’entreprendre une réflexion sur Jésus et Jean Baptiste. La figure et le message du Précurseur sont précisément au coeur de l’Évangile du deuxième et du troisième Dimanche de l’Avent. Il y a une progression dans l’Avent: la première semaine, la voix qui domine est celle du prophète Isaïe qui annonce le Messie de loin; la deuxième et la troisième semaine, c’est celle de Jean Baptiste qui annonce le Christ présent; la derniè­re semaine, le prophète et le Précurseur laissent la place à la Mère qui le porte dans son sein. (…)

2.1 Le grand tournant

Le texte le plus complet dans lequel Jésus s’exprime sur sa relation avec Jean Baptiste est le passage de l’Évangile (qui raconte que) Jean, de sa prison, envoie ses disciples demander à Jésus: «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» (Mt 11, 2-6; Lc 7, 19-23). Jean a l’impression que la prédication du Maître de Nazareth qu’il avait lui-même baptisé et présenté à Israël, prend une direction bien différente de la direction flamboyante à laquelle il s’attendait. Il prêche davantage la miséricorde présente, offerte à tous, justes et pécheurs, que le jugement imminent de Dieu.

Le passage le plus significatif de tout le texte est l’éloge que Jésus fait de Jean Baptiste après avoir répondu à sa question: «Qu’êtes-vous allés voir…? …Un prophète? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète… Amen, je vous le dis: Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. Depuis le temps de Jean Baptiste jusqu’à présent, le Royaume des cieux subit la violence, et des violents cherchent à s’en emparer. Tous les Prophètes, ainsi que la Loi, ont parlé jusqu’à Jean. Et, si vous voulez bien comprendre, le prophète Élie qui doit venir, c’est lui. Celui qui a des oreilles, qu’il entende!» (Mt 11, 11-15).

Une chose apparaît clairement dans ces paroles: entre la mission de Jean Baptiste et celle de Jésus il s’est passé une chose décisive qui représente une ligne de séparation entre deux époques. Le barycentre de l’histoire s’est déplacé: l’élément le plus important ne se trouve plus dans un avenir plus ou moins imminent, mais est « maintenant et ici », dans le royaume qui est déjà à l’œuvre dans la personne du Christ. Un saut de qualité s’est produit entre les deux prédications: le plus petit dans le nouvel ordre est supérieur au plus grand dans l’ordre précédent.

Ce thème de l’accomplissement et du tournant décisif est confirmé dans de nombreux autres passages de l’Évangile. Il suffit de rappeler quelques paroles de Jésus comme: « Il y a ici bien plus que Jonas!… Il y a ici bien plus que Salomon! » (Mt 12, 41-42). « Mais vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient, et vos oreilles parce qu’elles entendent! Amen, je vous le dis: beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu! » (Mt 13, 16-17). Toutes celles que l’on a surnommées les « paroles du royaume » – on peut penser à celles du trésor caché et de la perle précieuse – expriment, chaque fois de manière différente, la même idée de fond: avec Jésus, l’heure décisive de l’histoire a sonné, devant lui s’impose la décision dont dépend le salut.

C’est cette constatation qui a amené les disciples de Bultmann à se séparer de leur maître. Bultmann situait Jésus dans le judaïsme, faisant de lui les prémisses du christianisme, pas encore un chrétien; il attribuait en revanche le grand tournant à la foi de la communauté née après la Pâque. Bornkamm et Conzelmann se sont rendus compte de l’incohérence de cette thèse: le « tournant décisif » est déjà amorcé par la prédication de Jésus. Jean appartient aux « prémisses » et à la préparation, mais avec Jésus on est déjà dans le temps de l’accomplissement. (…)

Dans la théologie de Luc il est évident que Jésus occupe « le centre du temps ». Par sa venue il a divisé l’histoire en deux parties, créant un « avant » et un « après » absolus. Aujourd’hui est en train de s’affirmer, surtout dans la presse laïque, l’habitude d’abandonner la manière traditionnelle de dater les événements « avant Jésus Christ » ou « après Jésus Christ » (ante Christum natum et post Christum natum), en faveur de la formule plus neutre « avant l’ère vulgaire » et « de l’ère vulgaire ». Il s’agit d’un choix motivé par le désir de ne pas heurter la sensibilité des peuples d’autres religions qui utilisent la chronologie chrétienne; en ce sens, elle est à respecter, mais pour les chrétiens le rôle « discriminant » de la venue du Christ pour l’histoire religieuse de l’humanité reste incontesté.

2.2 Il vous baptisera dans l’Esprit Saint

Maintenant, comme toujours, nous allons partir de la certitude exégétique et théologique mise en lumière pour en venir à notre vie aujourd’hui.

La comparaison entre Jean Baptiste et Jésus est cristallisée dans le N. T. par la comparaison entre le baptême de l’eau et le baptême de l’Esprit. « Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau, mais lui vous baptisera avec l’Esprit Saint » (Mc 1, 8; Mt 3, 11; Lc 3, 16). « Et moi, je ne le connaissais pas, dit Jean Baptiste dans l’Évangile de Jean, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là m’avait dit: ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint’ » (Jn 1, 33). Et Pierre, chez Corneille: « Je me suis alors rappelé cette parole du Seigneur. Jean, disait-il, a baptisé avec de l’eau mais vous, vous serez baptisés dans l’Esprit Saint » (Ac 11, 16).

Que signifie affirmer que Jésus est celui qui baptise dans l’Esprit Saint? Cette expression ne sert pas seulement à différencier le baptême de Jésus de celui de Jean; elle sert aussi à distinguer toute la personne et l’œuvre du Christ de celles de son Précurseur. En d’autres termes, dans toute son œuvre, Jésus est celui qui baptise dans l’Esprit Saint. Baptiser a ici un sens métaphorique; cela signifie inonder, envelopper de toutes parts, comme fait l’eau avec les corps qui y sont immergés.

Jésus « baptise dans l’Esprit Saint » dans le sens où il reçoit et donne l’Esprit «sans mesure» (cf. Jn 3, 34), qui « répand » son Esprit (Ac 2, 33) sur toute l’humanité rachetée. Cette expression se réfère davantage à l’événement de la Pentecôte qu’au sacrement du baptême. « Jean, lui, a baptisé avec de l’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés sous peu de jours » (Ac 1, 5), dit Jésus aux apôtres, en faisant bien sûr référence à la Pentecôte qui allait avoir lieu quelques jours plus tard.

L’expression « baptiser dans l’Esprit » définit donc l’œuvre essentielle du Messie qui, déjà dans les prophètes de l’Ancien Testament se présente comme orientée à régénérer l’humanité à travers une grande et universelle effusion de l’Esprit de Dieu (cf. Jl 3, 1 ss.). Si nous appliquons tout cela à la vie et au temps de l’Église, nous devons conclure que Jésus ressuscité ne baptise pas dans l’Esprit Saint uni­quement à travers le sacrement du baptême mais, de manière différente, également à d’autres mo­ments: dans l’Eucharistie, dans l’écoute de la Parole, et, en général, à travers tous les moyens de grâce.

Saint Thomas d’Aquin écrit: «Il y a une mission invisible de l’Esprit chaque fois que s’accomplit un progrès dans la vertu ou une augmentation de grâce…; lorsque quelqu’un passe à une nouvelle activité ou à un nouvel état de grâce» (6). La liturgie même de l’Église enseigne cela. Toutes ses prières et ses hymnes à l’Esprit Saint commencent par le cri: «Viens!»: «Viens Esprit Créateur», «Viens, Esprit Saint». Et pourtant, celui qui prie ainsi a déjà reçu une fois l’Esprit. Cela signifie que l’Esprit est quelque chose que nous avons reçu et que nous devons recevoir toujours à nouveau. (…)

2.3 La nouvelle prophétie de Jean Baptiste

Revenons à Jean Baptiste. Il peut nous éclairer sur la manière d’accomplir notre tâche prophétique dans le monde d’aujourd’hui. Jésus définit Jean Baptiste « plus qu’un prophète », mais où est la prophétie dans son cas? Les prophètes annonçaient un salut à venir; mais le Précurseur n’annonce pas un salut à venir; il indique un salut qui est présent. Dans quelle mesure peut-on alors l’appeler prophète? Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, aidaient le peuple à dépasser la barrière du temps; Jean Baptiste aide le peuple à dépasser la barrière, plus grande encore, des apparences contraires, du scandale, de la banalité et de la pauvreté avec lesquelles l’heure fatidique se manifeste.

Il est facile de croire à quelque chose de grandiose, de divin, lorsqu’il se projette dans un avenir indéfini: «en ces jours», «les derniers jours», dans un cadre cosmique, avec les cieux qui distillent la douceur et la terre qui s’ouvre pour faire germer le Sauveur. C’est plus difficile quand on doit dire: «Le voici! Il est là! C’est lui!». Par les paroles: «Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas !» (Jn 1, 26), Jean Baptiste a inauguré la nouvelle prophétie, celle du temps de l’Église, qui ne consiste pas à annoncer un salut à venir et lointain, mais à révéler la présence cachée du Christ dans le monde, à arracher le voile qui se trouve devant les yeux des personnes, à secouer leur indifférence, en répétant avec Isaïe: «Voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas?» (cf. Is 43, 19).

Il est vrai que vingt siècles se sont écoulés depuis et nous savons sur Jésus beaucoup plus de choses que Jean. Mais le scandale demeure. Au temps de Jean le scandale venait du corps physique de Jésus, de sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui encore, c’est son corps, sa chair qui présente des difficultés et qui scandalise: son corps mystique, si semblable au reste de l’humanité, y compris, malheureusement, le péché.

«Le témoignage de Jésus – lit-on dans l’Apocalypse – c’est l’esprit de prophétie» (Ap 19, 10), c’est-à-dire que pour rendre témoignage à Jésus il faut un esprit de prophétie. Cet esprit de prophétie existe-t-il dans l’Église? Le cultive-t-on? L’encourage-t-on? Ou croit-on, tacitement, pouvoir s’en passer, en misant davantage sur les moyens et les talents humains? Jean Baptiste nous enseigne que pour être prophète, une grande doctrine et une grande éloquence ne sont pas nécessaires. Ce n’est pas un grand théologien; il a une christologie pauvre et rudimentaire. Il ne connaît pas encore les titres les plus élevés de Jésus: Fils de Dieu, Verbe, ni même celui de Fils de l’homme. Et pourtant, il réussit à transmettre la grandeur et l’unicité du Christ! Il utilise des images extrêmement simples, des images de paysan. « Je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales ». Le monde et l’humanité apparaissent, à travers ses paroles, comme contenus dans un crible que lui, le Messie, tient et secoue dans ses mains. Devant lui se décide qui reste et qui tombe, qui est le bon grain et qui est l’ivraie que le vent disperse.

En 1992 a eu lieu une retraite sacerdotale à Monterrey au Mexique, à l’occasion des 500 ans de la première évangélisation de l’Amérique latine. Environ 70 évêques et 1700 prêtres étaient présents. Au cours de l’homélie de la messe de clôture, j’avais parlé du besoin urgent de prophétie qui existe dans l’Église. Après la communion il y a eu une prière pour une nouvelle Pentecôte en petits groupes répartis dans la grande basilique. J’étais resté dans le chœur. A un moment donné, un jeune prêtre s’est approché de moi en silence, s’est agenouillé devant moi et avec un regard que je n’oublierai jamais il m’a dit: « Bendígame, Padre, quiero ser profeta de Dios! » (Bénissez-moi, Père, je veux être un prophète de Dieu). J’ai été saisi car je voyais qu’il était manifestement touché par la grâce.

Nous pourrions humblement faire nôtre le désir de ce prêtre: « Je veux être un prophète de Dieu ». Petit, inconnu de tous, peu importe, mais un prophète qui, comme le disait Paul VI, a « le feu dans le coeur, la parole sur les lèvres, la prophétie dans le regard ».

3. Spe gaudentes, Joyeux dans l’Esperance

3.1 Jésus, le Fils

Nous allons désormais laisser de côté les prophètes et Jean Baptiste et nous concentrer exclusivement sur le point d’arrivée de tout: le « Fils ». Sur ce point, le texte de la Lettre aux Hébreux rappelle fortement la parabole des vignerons infidèles. Là aussi, Dieu envoie d’abord des serviteurs puis, « en dernier » il envoie son Fils en disant: « Ils respecteront mon fils » (Mt 21, 33-41).

Dans un chapitre de son livre sur Jésus de Nazareth, le pape (Benoit XVI) illustre la différence fondamentale entre le titre de « Fils de Dieu » et celui de «Fils» uniquement. Le simple titre de «Fils», contrairement à ce que l’on pourrait penser, est beaucoup plus fort que celui de «Fils de Dieu». Ce dernier est attribué à Jésus après avoir été attribué à une longue série de personnes: c’est ainsi qu’avait été défini le peuple d’Israël et, en particulier, son roi; c’est ainsi que se faisaient appeler les pharaons et les souverains orientaux et c’est ainsi que se proclamera l’empereur romain. À lui seul, ce titre n’aurait donc pas suffi pour distinguer la personne du Christ de tout autre «fils de Dieu».

Le cas du titre de «Fils» seul, est différent. Celui-ci apparaît dans les Évangiles comme appartenant exclusivement au Christ et c’est avec ce titre que Jésus exprimera son identité profonde. Après les Évangiles, c’est précisément la Lettre aux Hébreux qui témoigne avec le plus de force de cette utilisation absolue du titre de « Fils »; il y revient cinq fois.

Le texte le plus significatif dans lequel Jésus se définit lui-même «le Fils» est Matthieu 11, 27: «Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le fils veut bien le révéler». Les exégètes expliquent que cette décla­ration a clairement une origine araméenne et montre que les évolutions postérieures que nous lisons à ce sujet, dans l’Évangile de Jean, trouvent leur origine lointaine dans la conscience même du Christ.

Une communion de connaissance aussi totale et absolue entre le Père et le Fils, observe le pape (Benoit XVI) dans son livre, ne s’explique pas sans une communion ontologique, ou de l’être. Les formulations postérieures, qui culminent dans la définition de Nicée, du Fils, comme étant « généré, non pas créé, de la même nature que le Père » sont donc des évolutions audacieuses mais cohérentes avec la donnée évangélique.

La preuve la plus grande du fait que Jésus avait conscience de son identité de Fils est sa prière, dans laquelle la condition de fils n’est pas seulement déclarée mais vécue. De par la manière et la fré­quence avec laquelle elle apparaît dans la prière du Christ, l’exclamation Abbà atteste une intimité et une familiarité avec Dieu qui n’a pas d’égal dans la tradition d’Israël. Si l’expression a été conservée dans la langue originale et devient la marque de la prière chrétienne (cf. Ga 4, 6; Rm 8, 15), c’est pré­cisément parce qu’on était convaincu qu’il s’agissait de la forme typique de la prière de Jésus (7). (…)

Je voudrais conclure cette partie doctrinale de notre méditation par une note positive, à mon sens d’une importance extraordinaire. Pendant près d’un siècle, depuis que Wilhelm Bousset, en 1913, a écrit son célèbre livre sur le Christ Kyrios (8), l’idée que l’origine du culte du Christ comme être divin est à rechercher dans le contexte hellénistique, c’est-à-dire bien après la mort du Christ, a dominé dans les études critiques.

Dans le domaine de celle que l’on a appelé la « troisième recherche » sur le Jésus historique, la question a été récemment reprise à la base par Larry Hurtado, professeur de langue, de littérature et de théologie du Nouveau Testament à Edimbourg. Voici la conclusion à laquelle il parvient après une recherche de plus de 700 pages:

«La vénération de Jésus comme figure divine a explosé soudainement et tôt, non pas peu à peu et tard, parmi des cercles de disciples du Ier siècle. Plus particulièrement, les origines remontent à des cercles de chrétiens juifs des toutes premières années. Seule une manière de pensée idéaliste continue d’attribuer de manière décisive la vénération de Jésus comme figure divine à l’influence de la religion païenne et à l’influence des convertis païens, la présentant comme récente et progressive. Par ailleurs, la vénération de Jésus comme le ‘Seigneur’, qui trouvait une expression adéquate dans la vénération à travers le culte et l’obéissance totale, était largement répandue et non confinée ou attribuée à des cercles particuliers comme les ‘Hellénistes’ ou les chrétiens d’origine païenne ou un soi-disant ‘culte du Christ’ syriaque. Au sein de la diversité des premiers chrétiens, la foi dans le statut divin de Jésus était étonnamment répandue» (9).

Cette conclusion historique rigoureuse devrait mettre fin à l’opinion, encore dominante dans un certain type d’ouvrages, selon laquelle le culte divin du Christ serait un fruit postérieur de la foi (que Constantin aurait imposé, par la loi, à Nicée en 325, selon Dan Brown dans son Da Vinci Code!)

3.2 La « petite Espérance »

(…) Je voudrais faire ici une petite application spirituelle et pratique, (…) en montrant comment le texte de la Lettre aux Hébreux que nous avons médité, peut contribuer à nourrir notre espérance.

En elle [l’espérance], écrit l’auteur de la Lettre avec une très belle image qui deviendra une image classique dans l’iconographie chrétienne, « nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par-delà le voile, là où est entré pour nous, en précurseur, Jésus » (He 6, 17-20). Le fondement de cette espérance est précisément le fait que « en ces jours qui sont les derniers, [Dieu] nous a parlé par le Fils ». S’il nous a donné son Fils, dit saint Paul, « comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur? » (Rm 8, 32). Voilà pourquoi « l’espérance ne déçoit point » (Rm 5, 5): le don du Fils est le gage et la garantie de tout le reste et, en premier lieu, de la vie éternelle. Si le Fils est « l’héritier de tout » (heredem universorum) (He 1, 2), nous sommes ses « cohéritiers » (Rm 8, 17).

Les vignerons injustes de la parabole, voyant arriver le fils, se disent entre eux: «Celui-ci est l’héritier: venez! Tuons-le, que nous ayons son héritage» (Mt 21, 38). Dans sa miséricorde toute-puissante, Dieu le Père a transformé en bien ce dessein criminel. Les hommes ont tué le Fils et ont véritablement eu l’héritage! Grâce à cette mort, ils sont devenus «héritiers de Dieu et co-héritiers du Christ».

Nous, créatures humaines, avons besoin d’espérance pour vivre, comme d’oxygène pour respirer. On dit que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espérance; mais le contraire est également vrai: tant qu’il y a de l’espérance, il y a de la vie. L’espérance a été pendant longtemps, et elle l’est encore, parmi les vertus théologales, la petite sœur, la parente pauvre. On parle souvent de la foi, plus souvent encore de la charité, mais très peu de l’espérance.

Le poète Charles Péguy a raison lorsqu’il compare les trois vertus théologales à trois sœurs: deux adultes et une petite fille. Elles se promènent dans la rue, main dans la main (les trois vertus théologales sont inséparables!), les deux grandes de chaque côté et la petite au milieu. En les voyant, tous sont convaincus que ce sont les deux grandes – la foi et la charité – qui entraînent la petite espérance au centre. Ils se trompent: c’est la petite espérance qui entraîne les deux autres; si elle s’arrête, tout s’arrête (10). (…)

L’espérance théologale est le « fil qui vient d’en haut », qui soutient par le centre toute l’espérance humaine. « Le fil qui vient d’en haut » est le titre d’une parabole de l’écrivain danois Johannes Jörgensen. Il parle de l’araignée suspendue à la branche d’un arbre par un fil qu’elle a elle-même tissé. Se posant sur le buisson, elle tisse sa toile, chef d’œuvre de symétrie et de fonctionnalité. Celle-ci est tendue sur les côtés par autant de fils, mais tout est soutenu au centre par ce fil par lequel elle est descendue. Si l’un des fils latéraux se casse, l’araignée intervient, le répare et tout rentre dans l’ordre, mais si le fil qui vient d’en haut se casse (j’ai voulu vérifier cela un jour et j’ai vu que c’était vrai) tout s’effondre et l’araignée disparaît, sachant qu’il n’y a plus rien à faire. C’est une image de ce qui se passe lorsque le fil qui vient d’en haut, qui est l’espérance théologale, se casse. Elle seule peut ancrer les espérances humaines dans l’espérance « qui ne déçoit point ».

Dans la Bible nous assistons à de véritables sursauts d’espérance. L’un d’eux se trouve dans la troisième Lamentation: « Je suis l’homme, dit le prophète, qui a connu la misère… J’ai dit: Mon existence est finie, mon espérance qui venait de Yavhé ». Mais voilà le sursaut d’espérance qui bouleverse tout. A un moment donné, l’orant se dit en lui-même: « Les faveurs de Yahvé ne sont pas finies, ni ses compassions épuisées… c’est pourquoi j’espère en lui!… Le Seigneur ne rejette pas les humains pour toujours: s’il a affligé, il prend pitié… peut-être y a-t-il de l’espoir » (cf. Lm 3, 1-32). Au moment où le prophète décide de recommencer à espérer, le ton du discours change complètement: la lamentation se transforme en demande confiante: « Le Seigneur ne rejette pas les humains pour toujours: s’il a affligé, il prend pitié selon sa grande bonté » (Lm 3, 32).

Nous avons un motif beaucoup plus grand d’avoir ce sursaut d’espérance: Dieu nous a donné son Fils: comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur? Ça fait parfois du bien de se dire: « Mais Dieu existe, et ça suffit! » Le service le plus précieux que l’Église puisse rendre au (monde) en ce moment est de l’aider à avoir ce sursaut d’espérance. (…) J’ai parlé d’une aromathérapie basée sur l’huile de la joie qu’est l’Esprit Saint. Nous avons besoin de cette thérapie pour guérir de la maladie la plus pernicieuse de toutes: le désespoir, le découragement, la perte de confiance en soi, dans la vie et même dans l’Église. « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix afin que l’espérance surabonde en vous par la vertu de l’Esprit Saint » (Rm 15, 13), écrivait l’Apôtre aux Romains de son époque, et il le répète à ceux d’aujourd’hui.

On n’abonde pas dans l’espérance sans la vertu de l’Esprit Saint. Il y a un cantique negro spiritual qui ne fait que répéter continuellement ces quelques mots: « Il y a un baume à Gilead qui guérit les âmes blessées » (There is a balm in Gilead / to make the wounded whole…). Gilead, ou Galaad, est une localité célèbre dans l’Ancien Testament pour ses parfums et ses baumes (cf. Jr 8, 22). Le cantique se poursuit en disant: « Parfois je me sens découragé et je pense que tout est inutile, mais l’Esprit Saint vient et redonne vie à mon âme ». Galaad est pour nous l’Église et le baume qui guérit est l’Esprit Saint. Il est l’effluve parfumée que Jésus a laissée derrière lui, en passant sur cette terre.

L’espérance est miraculeuse: lorsqu’elle renaît dans le cœur, tout est différent même si rien n’a changé. « Les adolescents se fatiguent et s’épuisent, lit-on dans Isaïe, les jeunes ne font que chanceler, mais ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 30-31).

Là où renaît l’espérance renaît avant tout la joie. L’Apôtre dit que les croyants sont spe salvi, « sauvés dans l’espérance » (Rm 8, 24) et qu’ils doivent donc être spe gaudentes « joyeux dans l’espérance » (Rm 12, 12). Non pas des personnes qui espèrent être heureuses mais des personnes qui sont heureuses d’espérer; heureuses dès maintenant, pour le simple fait d’espérer.

Qu’en ce Noël le Dieu de l’espérance nous accorde, par l’Esprit Saint et par l’intercession de Marie « Mère de l’espérance », d’être joyeux dans l’espérance et d’abonder dans l’espérance.

Texte repris des méditations de l’Avent 2007

NOTES

(1) Cf. E.P. Sanders, Jesus and Judaism, London 1985, trad. italiana Gesù e il giudaismo, Marietti 1992.

(2) Cf. S. Ireneo, Adv. Haer. IV, 34, 1

(3) Cf. Neusner, op. cit. 84

(4) Saint Augustin, Confessions, VIII, 5, 12

(5) Cf. J. D.G. Dunn, Christianity in the Making, I. Jesus remembered, Grand Rapids. Mich. 2003, parte III, cap. 12.

(6) S. Tommaso d’Aquino, Somma teologica, I,q. 43, a. 6, ad 2.; cf. F. Sullivan, in Dict.Spir. 12, 1045.

(7) Cf. J. Dunn, op. cit., p. 746 ss.

(8) Wilhelm Bousset, Kyrios Christos, 1913.

(9) L. Hurtado, Lord Jesus Christ. Devotion to Jesus in Earliest Christianity, Grand Rapids, Mich. 2003.

(10) Ch. Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, Gallimard.

 

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Questa voce è stata pubblicata il 27/11/2014 da in Article mensuel, Foi et Spiritualité, FRANÇAIS con tag , , .

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