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FP.fr 11/2016 De la sainteté désirée à la pauvreté offerte

FP français 10/2016
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De la sainteté désirée à la pauvreté offerte
Michel Rondet

Discerner, c’est encore reconnaître les chemins qui conduisent à une vraie croissance spirituelle. Certes il y a bien des manières de suivre le Christ et de répondre à son appel: celle de Nicodème ou de Zachée n’est pas celle de Pierre ou d’André, celle de Marie-Madeleine n’est pas celle de la Samaritaine. Il n’en reste pas moins qu’entre tous ces itinéraires on peut discerner des points de convergence. On suit le Christ dans la diversité des chemins, pas dans l’incohérence des directions. Le progrès spirituel, comme tout progrès humain, connaît des étapes, passe par des points obligés de purification pour s’ouvrir à une disponibilité de plus en plus grande. Si l’on voulait décrire en une formule le tracé global de la croissance spirituelle, on pourrait dire qu’elle va toujours de la sainteté désirée à la pauvreté offerte. C’est du moins l’enseignement que la tradition chrétienne livre à tous ceux qui, quelle que soit leur condition, tentent de suivre le Christ de plus près.

La sainteté désirée

C’est bien le point de départ. « Soyez saints parce que je suis saint » (1Pierre 1,16). « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant » (Luc 6,36). « Pourquoi ne ferai-je pas ce qu’ont fait saint Dominique et saint François ? » se demande Ignace de Loyola dans les premiers mois de sa conversion. Et dès lors, les questions se pressent sur nos lèvres : « Maître, où demeures-tu ? » (Jean 1,38) « Que faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » (Luc 18,18). Toute rencontre avec le Christ des Évangiles se présente un jour ou l’autre à nous comme une Pâque, un appel à quitter nos suffisances et nos sécurités, à nous laisser mener par l’Esprit là où nous ne sommes pas sûrs de vouloir aller. « Laissant tout, ils le suivirent » (Luc 5,11). Des disciples de Jésus l’ont fait un jour en quittant leurs barques et leurs filets, nous sommes tous appelés à le faire, jour après jour, et nous savons bien que, si nous prétendons nous réserver quelque chose, nous entretenons une illusion qui ne tiendra pas devant la force de l’appel.

Serions-nous tentés de l’oublier, la mort est là pour nous redire qu’il faudra bien un jour tout lâcher, tout donner, parce que nous ne pourrons plus nous trouver nous-mêmes qu’en celui qui accomplira en nous la vie à laquelle il nous a appelés.

Nous sommes donc partis d’une marche que nous voulions alerte, soutenue, vive. Et c’est vrai que l’Esprit du Ressuscité nous a fait franchir des étapes dont nous ne nous serions pas crus capables. Si notre foi n’a pas transporté les montagnes, elle nous a fait vivre des choix généreux. Quelque chose de la nouveauté évangélique s’est manifestée en nous. Un printemps de grâce et de liberté nous a fait croire que nous irions ainsi, ignorant la fatigue et la poussière des chemins, l’incertitude des itinéraires non balisés, des horizons noyés dans la brume.

L’épreuve du réel

Puis il a bien fallu nous rendre compte que nous avions cédé, nous aussi, à la fatigue, que nous nous étions laissé prendre à l’illusion, qu’il y avait en nous des faiblesses et des fragilités que nous n’arrivions pas à surmonter. Notre démarche nous est apparue sous son vrai jour, lente, hésitante, interrompue. Ce que nous avions rêvé, ce visage de baptisé aux couleurs de légende dorée, ce n’était pas le nôtre. Ce militant pur et dur, infatigable et cependant disponible, ce contemplatif dans l’action, présent aux combats les plus durs tout en sachant préserver l’indispensable distance mystique, cet artisan de paix capable d’affronter sans haine les conflits du monde, ce chrétien ouvert à toute nouveauté et profondément enraciné dans la tradition de l’Église, plus simplement cet homme dont le oui serait oui et le non serait non. Nous ne sommes pas cet homme-là et nous ne le serons jamais ! L’ambiguïté est en nous et il est trop vrai que « je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas » (Romains 7,19).

La tentation est grande, alors, d’arrêter là notre marche, de prendre la mesure de nos limites et de décider sans amertume qu’il y a des aventures qui ne sont pas pour nous. Nous ne pouvons nier que l’appel à la sainteté soit pour tous, mais nous dirons que sa réalisation appartient à l’eschatologie et que, en attendant, le plus grand nombre, dont nous sommes, ne peut guère espérer franchir les limites d’une honnête médiocrité. Nous avions rêvé, nous nous étions trompés, il faut le reconnaître humblement, ne pas viser les sommets qui ne sont pas pour nous, et nous contenter de gérer au mieux nos faiblesses et nos fragilités, désormais bien connues ! N’est-ce pas là notre attitude lorsque l’âge, l’expérience, les épreuves de la vie nous ont conduits à une vision plus réaliste de nos limites ? C’est vrai qu’il y avait en nous une part d’illusions, une suffisance cachée dont il fallait prendre conscience. Tant que nous rêvions de devenir, sinon un saint, du moins un chrétien exemplaire tout était bloqué. Notre attitude intérieure restait celle du pharisien de l’Évangile et notre prière, sous d’autres mots, rejoignait la sienne. Alors il fallait bien nous sortir de ce rêve. Souvent Dieu permet que le péché nous ouvre les yeux. Une infidélité plus marquée, une crispation égoïste viennent briser l’image trop avantageuse que nous avions de nous-mêmes.

Le « second appel »

La miséricorde de Dieu nous attend là. Si nous savons accueillir humblement la révélation de notre infidélité, la tendresse de Dieu nous ouvre d’autres horizons plus beaux que nos rêves. Nous ne serons jamais le saint ou le juste, le bon chrétien, le bon prêtre, le bon religieux que nous avions rêvé d’être, mais nous pouvons devenir ce pauvre qui n’a plus à offrir à Dieu que ses mains vides. Alors tout devient possible. C’est lorsqu’Ignace de Loyola est devenu cet élève qui ne sait plus que son ignorance, et qui ne rêve plus de faire ce qu’avaient fait saint Dominique ou saint François, que Dieu a pu faire mûrir en lui le dessein d’aider les âmes. Puissions-nous saisir, nous aussi, la grâce qui, alors, nous est donnée. Si douloureuse et éprouvante que soit la prise de conscience de nos limites, elle nous appelle à autre chose qu’à une morne résignation, vite accompagnée d’un sourd ressentiment contre ce Dieu qui, après nous avoir fait désirer l’impossible, nous aurait abandonnés au milieu du gué.

Or Dieu ne nous a pas abandonnés. Il est plus présent que jamais à notre épreuve, espérant pouvoir enfin se révéler à nous comme celui qui est la béatitude des pauvres. Il ne dépend que de nous de l’accueillir en recevant notre pauvreté comme une grâce. Le voile enfin se déchire qui nous cachait Dieu, et sa sainteté peut emplir nos mains vides.

Tous les saints ont connu, d’une manière ou d’une autre, cette étape. Ils ne l’ont pas franchie dans une crispation volontariste sur l’idéal de sainteté qui les avait mis en marche. Ils ont accepté leur pauvreté et ils y ont découvert un nouveau visage de Dieu, en accueillant ce que le père Voillaume a nommé un second appel (2 – René VoilIaume, Lettres aux fraternités, tome 1, Paris, Éditions du Cerf, 1960, p. 11-35) ; Appel à découvrir la tendresse et la gratuité de l’amour de Dieu pour les pécheurs que nous sommes. Appel à accueillir la puissance de l’Esprit qui triomphe dans notre faiblesse. Pas seulement celle du croyant exilé dans un monde hostile, mais aussi celle du pécheur qui découvre en lui fragilité et complaisance face à la tentation. Au soir du Vendredi saint, Pierre n’était pas seulement seul et désarmé pour défendre son maître, il était aussi divisé, miné par la peur et le doute, lui qui s’était dit prêt à mourir pour le Christ. C’est dans la découverte et l’humble acceptation de son être pécheur qu’il trouvera la force de devenir pour ses frères la « pierre » sur laquelle pourra s’appuyer leur foi. C’est au moment où il ne peut plus rien dire, plus rien promettre, que le Christ lui renouvelle sa mission et l’appelle de nouveau à le suivre. Face à ce « second » appel, Pierre découvre qu’il n’est plus tenu d’être le disciple qu’il avait rêvé d’être, qu’un autre désormais le mènera et que c’est bien ainsi.

Pour décrire les étapes de la croissance spirituelle, on pourrait paradoxalement utiliser ces trois figures : le juste, le pécheur, l’enfant. C’est bien en effet de croissance qu’il s’agit lorsqu’il faut, dans le regard de Dieu, passer du juste au pécheur. Découvrir ses limites et son péché peut être une épreuve ; dans le pardon de Dieu, pour nous comme pour Pierre, c’est une grâce sans prix. Il est possible alors de dépasser et sa justice et son péché, d’atteindre à cette absence de retour sur soi qu’est l’esprit d’enfance, l’esprit du Royaume.

Thérèse de Lisieux en fut pour nous l’exemple ; et l’Esprit s’est plu à manifester en elle la force qui transfigure notre faiblesse.

Par quels chemins? Dire que la croissance spirituelle va toujours de la sainteté désirée à la pauvreté offerte, c’est bien indiquer une direction, mais il nous faut encore reconnaître et aimer les attitudes spirituelles qui nous aideront à avancer dans cette direction. J’en indique ici trois qui me semblent plus importantes, enracinées dans l’expérience de la tradition.

La relecture quotidienne de la vie sous le regard de Dieu

Si trop souvent nous n’avançons pas dans les voies spirituelles, c’est parce que nous vivons le quotidien de manière répétitive, sans recul et sans profondeur. Nous attendons pour nous convertir l’exceptionnel et parfois nous en voulons à Dieu de ne pas le placer sur notre route, persuadés qu’ailleurs ou demain nous serions autres. Or c’est aujourd’hui que Dieu nous attend, qu’il est présent à nos vies, d’une présence humble et discrète qu’il nous faut apprendre à reconnaître. Rien n’était plus quotidien et répétitif que la vie au carmel de Lisieux et pourtant Thérèse a su y découvrir les étapes toujours renouvelées d’une quête d’amour qui ne lui laissait aucun répit. Les mêmes appels, les mêmes exigences d’amour sont là dans nos vies, jour après jour ; encore faut-il que nous sachions les reconnaître.

Bien des chrétiens ont témoigné, depuis saint Augustin, qu’à relire ainsi leur vie sous le regard de Dieu, ils avaient découvert Dieu là où ils ne l’attendaient pas. Ils ont reconnu leurs faiblesses et leurs fragilités mais plus encore Dieu présent sur leurs chemins et ce quotidien qui leur paraissait banal a pris pour eux une dimension nouvelle. Il est devenu le lieu d’une rencontre dans l’humble prise de conscience de leur pauvreté. La vie, si nous savons l’accueillir dans un esprit évangélique, nous dépouille, dans sa monotonie même, de notre suffisance et de nos illusions. Elle nous laisse chaque fois plus démunis, plus pauvres, comme ces malades qui, devant Jésus, n’avaient que leur cri. Elle nous révèle aussi la force de l’espérance lorsqu’elle n’a plus d’autre soutien que la foi, la puissance de l’amour lorsqu’il se veut gratuit et désintéressé. Elle nous apprend à ne pas chercher de signes dans le ciel mais à les découvrir là où ils sont : cachés dans le grain qui tombe en terre et qui meurt, dans le levain enfoui dans trois mesures de farine et qui fait lever la pâte, dans le geste de la femme qui a mis tout son avoir dans le tronc du temple, dans la foi de la Cananéenne qui met son espérance dans les miettes tombées de la table du maître.

La prière à la suite du Christ

La prière à l’école de Jésus est toujours le lieu d’une expérience de pauvreté de plus en plus radicale. Il n’est pas inutile de le rappeler aujourd’hui si l’on veut être honnête avec l’Évangile. La prière de Jésus à Gethsémani, son cri de détresse au Golgotha ne sont pas des exceptions. Toute prière connaît, un jour ou l’autre, cette nuit, cette impuissance. Dieu n’est rencontré en vérité qu’à travers son absence. Si le Fils bien-aimé, ayant pris notre condition d’homme, en a fait l’expérience douloureuse, comment pourrions-nous l’éviter ? Mais nous pouvons la vivre à la suite du Christ et la croix de Jésus est bien la force qui nous aide à tenir dans la nuit. Il est des domaines où nous pouvons avoir l’impression de rester maîtres du jeu ; dans la prière c’est impossible. Nous sommes obligés de reconnaître que tout vient de Dieu, que seul l’Esprit peut en nous prier le Père avec des gémissements ineffables et confesser que Jésus est Seigneur. Si nous voulons être fidèles à l’appel évangélique à persévérer dans la prière, à faire de nos vies une incessante supplication, une louange et une action de grâces continuelles, nous découvrons vite qu’il faut nous en remettre totalement à l’Esprit qui, seul, peut prier en nous la prière de Jésus bien au-delà de ce que nous pouvons dire ou faire.

La vie en Église

La vie en Église est encore pour nous un chemin de vraie pauvreté. Là aussi, le réel nous dépouille de nos rêves pour nous ouvrir au Christ présent là où deux ou trois sont réunis en son nom. Nous avons tous rêvé l’Église et, lorsque la réalité nous paraît trop éloignée de ce rêve, nous sommes tentés de nous replier sur une vision « mystique » de l’Église. Nous oublions alors que la vérité de l’Église est d’ordre sacramentel.

Elle est signe de salut en Jésus Christ. Signe dans sa vie concrète, son devenir historique, dans cet inextricable mélange de sainteté et de péché qui la caractérise depuis les origines. L’Église a notre visage et nous ne pouvons pas lui en donner un autre. C’est là que nous sommes appelés à rencontrer Jésus Christ et à accueillir son Évangile.

Accepter l’Église, dans son visage historique, comme le sacrement du Christ, c’est renoncer radicalement au rêve d’une foi pure, aux tentations gnostiques d’une religion élitiste. C’est se situer à la table des pécheurs que le Christ vient sauver. Voilà le visage d’Église qu’il nous faut aimer parce qu’en lui, au-delà de la condescendance attristée que lui accordent les sages et les puissants, quelque chose brille de l’humilité de Dieu. Nous ne prenons pas notre parti des faiblesses et des infidélités de l’Église, nous aimons son pauvre visage parce que Dieu, dans sa miséricorde et sa tendresse, l’aime, comme il aime le nôtre. Et nous savons que là encore sa gloire vient emplir nos mains vides. C’est lorsque l’Église se sait servante et pauvre, lorsqu’elle se veut proche des humiliés et des exclus, qu’elle est l’Église du Christ en qui vit l’Esprit. Vivre de sa vie, partager ses souffrances et ses faiblesses, c’est aussi se laisser conduire de la sainteté désirée à la pauvreté offerte.

Nous évoquons spontanément le progrès spirituel sous l’image d’une marche ascendante. Il faut gravir la montagne de Dieu, le Sinaï, le Carmel, pour parvenir au lieu de la rencontre, mais n’oublions pas que Moïse, devant le buisson ardent, fut invité à quitter ses sandales et qu’il lui faudra encore laisser beaucoup de choses avant de pouvoir converser avec Dieu comme un ami converse avec son ami. Saint Jean de la Croix nous rappelle que la montée du Carmel consiste essentiellement à se laisser dépouiller de tout ce qui n’est pas désir de Dieu. Le terme est atteint, autant qu’il est possible dans une vie humaine, lorsque François Xavier meurt, seul et dénué de tout, face à la Chine. Lui qui avait tout entrepris, tout surmonté pour la gloire de Dieu, n’est plus alors que cet homme aux mains nues dont l’Esprit peut achever la transfiguration.


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Un commento su “FP.fr 11/2016 De la sainteté désirée à la pauvreté offerte

  1. djiko31
    08/11/2016

    L’ha ribloggato su Djiko90e ha commentato:
    Da santidade desejada à pobreza oferecida.

    Mi piace

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Questa voce è stata pubblicata il 07/11/2016 da in Article mensuel, Foi et Spiritualité, FRANÇAIS con tag , .

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