Cela les distingue d’un autre groupe: les Esséniens.
Ceux-ci considèrent que leur peuple –y compris l’élite sacerdotale– vit dans le péché.
Ils ont donc quitté la société pour aller vivre dans le désert en communauté monastique.
Ils se nomment ‹fils de la Lumière› et considèrent les autres Juifs comme ‹fils des Ténèbres›.
Ils attendent le Grand Jour où Dieu purifiera son peuple lors d’une guerre contre les Romains.
Jean a-t-il été membre de leur secte?
Peut-être car lui aussi annonce comme imminent le Grand Jour de Dieu.
Mais Jean se distingue de tous ces mouvements
en ce sens qu’il s’adresse au peuple tout entier.
Zélotes, Pharisiens, Esséniens, Sadducéens (les membres de l’aristocratie religieuse),
il les invite tous à la conversion:
Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême,
il leur dit: «Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient?
Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion» (Mt 3,7-8).
Pour Jean, ceux qui se considèrent comme des ‹purs› ne doivent pas penser
que Dieu punira seulement les païens.
Tous doivent changer de vie s’il veulent survivre à la Colère de Dieu qui va punir.
Jean prédit la venue d’un messie justicier qui tient en sa main la pelle à vanner.
Cette image du vannage figure la séparation entre les bons (le grain)
et les méchants (la bale).
Si le bon grain sera rassemblé, la bale, elle, sera brûlée.
Le message de Jean ne vise donc pas à former une secte de purs
mais à provoquer une transformation de tout Israël.
Si le peuple –ou du moins une majorité– se repent, Dieu retardera sa Colère.
Pour signifier cette conversion, Jean propose un geste très simple: se faire baptiser.
Un baptême qui doit traduire un changement de vie (Lc 3,11-14):
«Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas;
si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même.»
Des collecteurs d’impôts viennent se faire baptiser et lui disent: «Maître, que nous faut-il faire?»
Il leur dit: «N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé.»
Des militaires lui demandent: «Et nous, que nous faut-il faire?»
Il leur dit: «Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde.»
Voilà dans quel contexte historique va se situer la rencontre entre Jean et Jésus.

Voici venir derrière moi celui qui est plus fort que moi.
«Jean le baptiste a été le seul homme qui a impressionné Jésus.
Jésus a cru en cette voix qui avertissait le peuple du désastre imminent,
qui appelait chacun à la conversion du cœur.
Il s’est joint à ceux qui étaient déterminés à y donner suite.
Il s’est fait baptiser par Jean» (A. Nolan, Jésus avant le christianisme, Éditions ouvrières 1979, p.31).
Dans le récit de Matthieu, on peut percevoir une certaine gène devant ce baptême.
Comment se fait-il que Jésus se fasse baptiser par Jean?
N’est-il pas le messie, plus fort que Jean?
Alors paraît Jésus, venu de Galilée auprès de Jean, pour se faire baptiser par lui.
Jean veut s’y opposer:
«C’est moi, dit-il, qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi!»
Mais Jésus lui réplique:
«Laisse faire maintenant: c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice.» (Mt 3,13-15).
Le récit de Luc nous donne peut-être l’explication de ce geste de Jésus:
Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus, baptisé lui aussi, priait (Lc 3,21).
En accueillant ce baptême, Jésus répond au message de Jean:
c’est le peuple tout entier qui doit se convertir pour empêcher le désastre qui vient.
Jésus se montre donc solidaire de son peuple en partageant sa démarche.
Jésus a-t-il été disciple de Jean?
C’est possible car l’expression ‹venir derrière› décrit souvent le disciple d’un maître.
Les disciples d’un rabbi marchaient en effet derrière lui pour porter ses tablettes.
On dit qu’on se met ‹à la suite› de quelqu’un lorsqu’on devient son adepte.
Le récit évangélique de Jean fait aussi mention que Jésus était ‹avec Jean›,
donc son disciple comme le disent les disciples de Jean-baptiste à leur maître:
Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain, celui auquel tu as rendu témoignage,
voici qu’il se met lui aussi à baptiser et tous vont vers lui (Jn 3,26).
On y trouve cette déclaration de Jean: Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue (Jn 3,30).
Il y a peut-être là un jeu de mots en araméen où le mot rabbi signifie ‹mon grand›.
Jean, après avoir été le rabbi de Jésus, doit s’effacer devant son ancien disciple:
il faut que lui devienne grand. Ce serait aussi le sens de l’expression:
Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales.
«Délier les sandales est le geste
par lequel un esclave honore son maître, une femme son mari, un hôte son visiteur.
Il implique de se mettre à genoux» (André Chouraqui, Marcos, JC Lattès, p.57 note).
Jean voudrait dire: «Je ne suis même pas digne d’être l’esclave de mon disciple.»
Quand Jean parle de Jésus comme de ‹Celui qui est plus fort›, que signifie cette expression?
Ce terme évoque peut-être la parabole de Luc (11,21) où ‹le fort›, qui est le chef
des Démons, est chassé par ‹le plus fort› muni de la force de l’Esprit saint:
Mais si c’est par le ‹doigt de Dieu› que je chasse les démons,
alors le Règne de Dieu vient de vous atteindre.
Quand l’homme fort avec ses armes garde son palais, ce qui lui appartient est en sécurité.
Mais que survienne un plus fort qui triomphe de lui,
il lui prend tout l’armement en quoi il mettait sa confiance, et il distribue ses dépouilles.
‹Le plus fort› va d’ailleurs confirmer sa puissance divine dans la scène du désert
où il va vaincre les tentations du démon (Mc 1,12-13).
Sa force lui permettra de baptiser dans l’Esprit de Dieu.
Moi, je vous ai baptisés dans l’eau; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint.
Les auditeurs de Jean n’ignorent pas les textes bibliques
qui parlent de ce temps où l’Esprit sera donné pour la purification du peuple:
Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs;
je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles.
Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf;
j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair.
Je mettrai en vous mon propre Esprit,
je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes (Éz 36,25-27).
En effet, pour vivre selon la Tora il ne suffit pas de connaître la Tora.
Savoir distinguer le bien et le mal, connaître la pensée de Dieu et sa Sagesse,
ce n’est pas suffisant pour vivre dans le droit chemin de la vie.
Il faut avoir la force spirituelle qui permet d’accomplir ce qu’on sait être bien et bon.
Il faut avoir en soi une force d’amour pour aimer.
Et l’on reçoit cette force en accueillant l’amour divin.
Pour Isaïe, le messie qu’on attend sera tout spécialement porteur de cet Esprit:
Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qu’il m’a plu de choisir,
j’ai mis mon Esprit sur lui. (Is 42,1).
Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur-Dieu: esprit de sagesse et de discernement,
esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur-Dieu (Is 11,2).
Il accomplira la promesse de Dieu telle que l’annonçait le prophète Joël:
Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair.
Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions.
Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit (Jl 3,1-2).
L’apôtre Pierre dira plus tard en décrivant Jésus:
«Vous savez comment Dieu lui a conféré l’onction d’Esprit Saint et de puissance:
il est passé partout en bienfaiteur, car Dieu était avec lui» (Act 10,38).

Au moment où il sort de l’eau, Jésus voit le ciel se déchirer
et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe.
Voilà décrite, par une image symbolique, la réalisation de cette espérance:
être envahi de la force spirituelle de Dieu.
Comment comprendre ces images? Il y a peut-être allusion à un passage d’Isaïe:
Son peuple alors se rappela les jours du temps de Moïse:
Où est Celui qui fit remonter de la mer le pasteur de son troupeau?
Où est Celui qui mit en lui son Esprit saint?
«Regarde et vois, depuis le ciel… Tes tendresses pour moi ont-elles été contenues?
C’est que notre Père, c’est toi!
C’est toi, Seigneur-Dieu, qui es notre Père, notre sauveur depuis toujours, c’est là ton nom.
Pourquoi nous fais-tu errer, loin de tes chemins, et endurcis-tu nos cœurs?
Depuis longtemps nous sommes ceux sur qui tu n’exerces plus ta souveraineté,
ceux sur qui ton nom n’est plus appelé.
Ah! si tu déchirais les cieux et si tu descendais…» (Is 63,11-19 passim).
Dans ce passage d’Isaïe, il s’agit d’une vibrante prière à Dieu, Père d’Israël son peuple
pour qu’Il vienne le sauver en lui donnant la force de marcher selon la Tora.
Les supplications du «Notre Père» traduisent bien l’essentiel de cette prière.
«Que vienne ton Règne et que ton Nom soit sanctifié par tes fils et tes filles!»
Lors du baptême de Jésus, cette ‹déchirure des cieux› traduit donc la réponse
du Père à la prière du peuple: Dieu envoie son messie-sauveur.
Jésus n’est-il pas ce nouveau Moïse, pasteur de son peuple, qui remonte de la mer?
Comme les Hébreux étaient descendus dans les eaux de la mer Rouge
pour en sortir libérés du joug des Égyptiens afin de servir librement leur Dieu,
ainsi Jésus n’est-il pas descendu dans les eaux du Jourdain
pour en ressortir désigné par Dieu comme le messie qui va libérer son peuple?
Dieu met son Esprit en Jésus.
Le texte fait appel à une autre image, la colombe, pour traduire ce don de l’Esprit.
Cela pourrait faire référence au texte de la Genèse:
Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre,
la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme;
l’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux (Gn 1,1-2).
Le Talmud de Babylone, un commentaire rabbinique (Hagiga 15 a) dit
qu’en ce temps-là «l’Esprit de Dieu planait sur la face des eaux
comme une colombe qui plane au-dessus de ses petits mais ne les touche pas.
Ce même commentaire dit que Dieu peut se révéler directement à un de ses fils
en faisant entendre une voix venant des cieux qui gémit «comme une colombe»
(Berakhot 3a). Cette image de la colombe serait donc liée à la voix qui vient des cieux:
C’est toi mon Fils bien-aimé; en toi se trouve parfaite ma volonté d’amour.
Jésus est le ‹bien-aimé› du Père, celui en qui l’amour divin est parfaitement accueilli.
L’homme Jésus n’a jamais refusé d’unir sa volonté à la volonté du Père.
Chaque enfant juif était engendré culturellement par son père humain qui lui transmettait
la Tora, l’Enseignement de la Sagesse de Dieu, que l’enfant apprenait par cœur.
Devenu adulte, à l’âge de 13 ans, le jeune deviendra plus directement le fils de Dieu
se laissant engendrer par le Père Divin en écoutant la Tora, c’est-à-dire en la mettant
en pratique dans toute sa vie. Il deviendra bar-mitsva, ‹fils des préceptes› de la Tora.
Jésus a vécu cet enfantement qui le fait ‹fils de Dieu› d’une manière unique.
Dans la traduction grecque de la Bible, l’adjectif ‹bien-aimé› a souvent le sens
d’‹unique›, de ‹premier-né›. Jésus est pleinement le fils premier-né du Père.
Et ceux qui seront ses disciples Dieu les a aussi prédestinés à être conformes à l’image
de son Fils, afin que celui-ci soit le premier-né d’une multitude de frères (Rm 8,29).
Les mots qu’emprunte la voix rejoignent également plusieurs textes bibliques:
Dans le 2e livre de Samuel, le prophète Nathan promet à David
que Dieu choisira, dans sa descendance, un messie qu’il considérera comme son fils:
il sera le dépositaire de la Tora qu’il aura la responsabilité de faire respecter par tous:
Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères,
j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même,
et j’établirai fermement sa royauté. Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils (7,12-14)
Cette appellation de fils, pour le roi-messie, est reprise lors de la consécration royale:
Je publierai le décret: le Seigneur-Dieu m’a dit:
«Tu es mon fils; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.» (Ps 2,7).
La voix divine peut aussi faire écho au texte d’Isaïe sur le ‹Serviteur de Dieu›.
En effet, en grec, le même mot pais peut désigner autant le jeune garçon, le fils que le serviteur.
Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur (Is 42,1).
Le rapprochement est évident dans la version de ce verset d’Isaïe dans le récit de Matthieu:
Voici mon serviteur que j’ai élu, mon Bien-aimé en qui Je trouve ma volonté parfaite,
Je mettrai mon Esprit sur lui, et il annoncera le droit aux nations.
En son nom les nations mettront leur espérance (Mt 12,18-21).
Jésus aura donc comme mission d’annoncer le Droit divin à toutes les nations:
faire connaître la Tora à tous les peuples et pas seulement au peuple juif.
ll m’a dit: «C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur
en relevant les tribus de Jacob et en ramenant les préservés d’Israël;
je t’ai destiné à être la lumière des nations
afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre» (Is 49,6).
Cette mission de proclamer l’Évangile à toutes les nations,
ce seront les disciples de Jésus qui la réaliseront (cf. Ac 13,46-47).
Ainsi, par cette expérience spirituelle intense qu’il fait à l’occasion de son baptême,
Jésus reçoit de son Père divin sa mission: lui, le fils unique de Dieu, sera le
porte-parole du Père pour donner l’interprétation parfaite de la Tora afin de
renouveler l’alliance entre Dieu et Israël et ouvrir cette alliance à tous les peuples.

Le baptême du disciple de Jésus
Ce que Jésus a vécu est typique, au sens de modèle pour toute vie chrétienne.
Comme l’explique Jésus à Nicodème, nous avons à naître de l’Esprit:
Amen! Nul ne peut entrer dans le Règne de Dieu s’il ne naît d’eau et d’esprit.
Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né du souffle de l’Esprit est esprit.
Ne t’étonne pas si je t’ai dit: «Il faut naître d’en-haut» (Jn 3,6-7).
Le chrétien est plongé dans le Souffle spirituel qui vient de Dieu
pour être capable de vivre l’évangile de Jésus et devenir lui-aussi fils, fille de Dieu.
Ce baptême doit inaugurer un style de vie qui va développer en nous l’être divin.
Toute notre vie sera l’accomplissement de ce qui est ensemencé au baptême.
Pour réaliser cela, il faut prendre du temps pour être à l’écoute de la Parole divine.
La parole divine que nous rencontrons dans l’Évangile doit être priée
pour être comprise.
L‘Évangile n’est pas un livre que l’on lit mais que l’on prie.
Dans le silence de la prière, il nous faut reprendre telle ou telle parole de l’Évangile
en l’écoutant de Jésus qui nous la dit personnellement en cette minute même,
par son esprit.
Madeleine Delbrêl décrit bien cet enfantement du chrétien par l’Évangile:
«L’Évangile est non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre.
Il n’est pas fait pour être lu mais pour être reçu en nous.
Cette phrase du Seigneur –que nous avons arrachée à l’Évangile– veut féconder, modifier,
renouveler la poignée de main que nous aurons à donner, notre effort sur notre tâche,
notre regard sur ceux que nous rencontrerons, notre réaction sur la fatigue,
notre sursaut devant la douleur, notre épanouissement dans la joie.
Quand nous tenons l’Évangile dans nos mains,
nous devrions penser qu’en lui habite le Verbe qui veut se faire chair en nous»
(Jacques Lœw, Vivre l’évangile avec Madeleine Delbrêl, Centurion 1994, p.99-100).

«Nous te rendons grâce Jésus de Nazareth en Galilée.
Tu es venu partager notre humanité,
tu es venu demander le baptême, toi qui n’a jamais péché.
Tu es enraciné dans l’Histoire, celle du peuple juif, et la nôtre.
Le Baptiste a reconnu en toi le Messie libérateur, le nouveau Moïse
jaillissant avec tout le peuple de Dieu des eaux de la mort.
Il a salué en toi le nouveau David, le roi de gloire aimé de Dieu.
Il a deviné en toi les traits du Serviteur venu porter tous les péchés.
Nous t’adorons, ô Christ, Fils aimé du Père sur lequel descend l’Esprit.
Tu es l’Homme, tu es Dieu.
Tu nous baptises dans ta mort et ta résurrection.
Tu nous fais passer de la mort à la vie.
Tu nous fais naître à ta vie.
Tu nous invites à faire Église en devenant ton Corps.
Tu nous fais entrer dans la joie et l’amour éternels de la Très Sainte Trinité»
(Revue Prier, supplément au #158, p.8)

Georges Convert
http://relaismontroyal.org