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Enzo Bianchi – Les enjeux de la Lectio Divina aujourd’hui


Les enjeux de la Lectio Divina aujourd’hui
Enzo Bianchi


Lectio 2


Doc Enzo Bianchi – Les enjeux de la Lectio Divina aujourd’hui
Pdf Enzo Bianchi – Les enjeux de la Lectio Divina aujourd’hui


«Il n’y a pas de doute que (le) primat de la sainteté et de la prière n’est concevable qu’à partir d’une écoute renouvelée de la Parole de Dieu. (…) Il est nécessaire, en particulier, que l’écoute de la Parole devienne une rencontre vitale, selon l’antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina permettant de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l’existence (1) » Par ces mots, pour la toute première fois, une lettre apostolique adressée à l’ensemble des fidèles indique la lectio divina comme une pratique féconde pour la vie spirituelle de tous les chrétiens. Cette invitation forte de Jean Paul II arrive de manière particulièrement opportune en ce commencement du troisième millénaire. En effet, nous sommes aujourd’hui en mesure de constater la place centrale que l’Écriture a retrouvée dans la vie de l’Église catholique et de l’apprécier.

Après des siècles de désaffection, nous assistons depuis quelques décennies à une redécouverte de la Bible de la part des croyants catholiques, qui n’avaient plus de contact direct avec elle et qui, par conséquent, n’avaient pas la possibilité d’en faire l’aliment quotidien de leur vie de foi et de leur témoignage dans le monde. L’Église catholique continuait, certes, à vivre de la «Parole de Dieu», surtout dans la liturgie, mais ce n’était plus une Parole de Dieu écoutée, célébrée, méditée, conservée dans le cœur de telle manière qu’elle nourrisse la foi des personnes et des groupes.

Replacée aujourd’hui au centre de la vie ecclésiale, la Bible réactive un processus resté statique et même atrophié pendant des siècles: à travers la fréquentation assidue des Écritures, le chrétien alimente sa foi, peut discerner quelle est sa place parmi les autres hommes, et surtout se plonge dans ce processus d’epignosis, de pleine connaissance du Christ, et donc du mystère de Dieu, qui le conduit à une foi de croyant adulte (téleios, parfait). Aujourd’hui, la prédication, en particulier dans le cadre de la liturgie, se nourrit des Saintes Écritures et fait résonner la Parole de Dieu dans la communauté chrétienne. Oui, la Parole de Dieu poursuit sa course, comme le souhaite l’Apôtre: «Priez, afin que la Parole du Seigneur accomplisse sa course» (2Th 3,1). Sans risque de se tromper, on peut déceler actuellement une demande, une faim, un désir profond de la Parole de Dieu, surtout dans les pays latins.

Je suis convaincu que parmi tous les fruits du Concile Vatican II, le plus évident fut précisément cette restitution de la Parole de Dieu au peuple de Dieu (2). Cependant, à presque quarante ans de la fin du Concile, il y a encore d’importants objectifs à atteindre. Et avant tout, il est nécessaire de prendre pleinement conscience de ce qu’implique la fréquentation assidue des Écritures. Dans le présent article, je ne puis que soulever quelques points, que j’ai déjà traités par ailleurs dans plusieurs publications (3).

Parole et Eucharistie

La connexion étroite entre Parole et Eucharistie, qui trouve ses racines dans le témoignage des Écritures, qui est attestée par les Pères de l’Église depuis Ignace d’Antioche, qui est confirmée par les auteurs cisterciens et victorins au Moyen Age (4), a été solennellement réaffirmée dans plusieurs documents du Concile Vatican II (SC 48.51.56; DV 21.26; AG 6.15; PO 18; PC 6). Des expressions comme Corpus Christi intellegitur etiam Scriptura Dei (5), Corpus Christi puto Evangelium (6), ou celles, peut-être moins connues, comme: «Se nourrir de la chair et du sang du Christ non seulement dans le mystère de l’autel, mais aussi dans la lecture des Écritures» (7), ou bien: «Le pain du Christ et sa chair sont la Parole de Dieu» (8), ces expressions, attestées et répétées de différentes manières par la grande tradition catholique, sont reprises aujourd’hui par la catéchèse. Et pourtant, il subsiste encore une sorte de timidité à affirmer qu’entre l’Écriture et l’Eucharistie il y a un rapport intrinsèque, une périchorèse. Trop souvent encore, la Parole n’est comprise que comme une simple introduction à la célébration du sacrement. On ne lui reconnaît pas la capacité de réaliser l’alliance: faire entrer le croyant dans une relation vivifiante avec Dieu. Dans une certaine mesure, l’idée persiste que c’est le sacrement qui donne la grâce, tandis que la Parole biblique donne un enseignement ou explique le sacrement.

Dans la réception de la Constitution Dei Verbum, cela me semble être un point crucial qui mérite d’être approfondi. La réception de ce document restera en effet partielle et incomplète aussi longtemps que, du point de vue théologique, spirituel et liturgique, on n’aura pas exploré à fond l’étroite connexion entre Parole et Eucharistie. La Parole doit être englobée dans l’économie sacramentelle, jusqu’à être comprise elle-même comme un sacrement, c’est-à-dire comme une transmission de force et de grâce, et non pas  seulement comme un moyen de communiquer des vérités, des enseignements ou des préceptes moraux. Il s’agit donc de faire mûrir la conscience chrétienne jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de saisir le caractère sacramentel de l’Écriture. Lorsque, par l’épiclèse, la Parole de Dieu devient tangible, elle provoque une rencontre entre l’auditeur et Dieu, débouchant ainsi sur une célébration de l’alliance (9).

La lecture assidue de l’Écriture

Si l’Écriture a retrouvé, dans les grandes lignes, une place centrale dans certains domaines de la vie ecclésiale (liturgie, pastorale, catéchèse), il faut bien reconnaître que c’est loin d’être le cas dans la vie personnelle des fidèles catholiques qui ne pratiquent pas une lecture quotidienne et zélée des Écritures. Certes, il y des prêtres, des religieux, des laïcs qui sont davantage sensibilisés à la Bible parce que mieux préparés culturellement; il y a des mouvements d’Église dont la spiritualité s’appuie pleinement sur la lecture biblique; mais la plus grande partie des fidèles n’a aucun contact personnel avec l’Écriture Sainte. Même si la Bible se trouve dans chaque famille, elle n’est bien souvent qu’un élément décoratif et il est plutôt rare qu’elle soit utilisée pour prier ou pour écouter la Parole de Dieu. On observe même une certaine méfiance à l’égard d’une lecture assidue de la Bible, considérée comme une pratique étrangère à la tradition catholique. En outre, elle est entravée par le manque de formation des prêtres qui, de ce fait, font preuve de peu d’empressement pour inviter les fidèles à cette lecture et surtout ne peuvent pas leur donner une initiation véritablement suffisante.

Et pourtant, une lecture personnelle de la Bible est particulièrement bienvenue dans le cadre de la société actuelle pluraliste, diversifiée, multi-religieuse et multi-culturelle, où les chrétiens ne forment plus un ensemble cohérent et où leur situation de diaspora apparaît de plus en plus évidente. Pour que la foi ait un enracinement solide et profond, il faut la fréquentation permanente de cette source vive de vie spirituelle. Un peu partout, on enregistre une baisse de fréquentation de la messe quotidienne, voire sa disparition pure et simple. Le chrétien doit donc trouver un aliment pour sa foi dans l’écoute directe de l’Écriture. La vie communautaire n’est plus assez intense pour permettre au chrétien de façonner sa foi et l’aider à la vivre dans le monde. C’est donc la Parole de Dieu dans l’Écriture Sainte qui lui permettra de se nourrir spirituellement, de trouver les règles de conduite, de discerner les signes des temps et de prier.

Je voudrais dire ici quelques mots concernant les jeunes générations, qui vivent aujourd’hui une crise de leur vie spirituelle dans l’Église catholique. La pastorale est en effet confrontée à une diminution de la vie spirituelle. La codification institutionnelle de la foi et la réduction de l’Évangile à des principes moraux ont fait naître l’idée que la vie chrétienne consistait en un vague engagement social et en un style de vie altruiste, fondé sur des valeurs comme l’honnêteté, la tolérance, la générosité, davantage que dans une relation personnelle avec Dieu par l’intermédiaire du Christ. Le Dieu chrétien, au lieu d’être Celui qu’a révélé Jésus Christ et que l’on connaît à travers les Écritures, est réduit à une espèce de symbole chargé d’exprimer l’altruisme des relations. Les instances ecclésiales ne semblent plus être capables d’initier à la vie intérieure. Bien plus que par une croissance dans la foi et dans la sainteté, elles semblent intéressées par la pastorale de la charité, en faveur de laquelle elles investissent beaucoup d’argent et dépensent beaucoup d’énergie.

Pourquoi beaucoup de jeunes, dans leur recherche de spiritualité, de méditation et de contemplation, se tournent-ils vers l’Orient orthodoxe et même vers l’Extrême-Orient? N’est-ce pas, entre autres, à cause du manquement de notre Église? Quels moyens sont proposés, concrètement, pour l’écoute et la méditation de l’Écriture, à une génération qui comprend la prière beaucoup plus comme une méditation que comme un discours fait à Dieu? C’est là un point crucial dans la transmission de la foi aux générations futures. Le judaïsme nous a montré comment la foi peut survivre dans la diaspora grâce à la fréquentation personnelle et assidue de l’Écriture et grâce à la sanctification du sabbat qui lui est liée. Dans une intervention mémorable au Conseil des Conférences épiscopales européennes, le cardinal Ratzinger a souligné avec force que, de nos jours également, le sensus fidei grandit par la fréquentation assidue de l’Écriture. Citons une de ses paroles: «Je suis persuadé que la lectio divina est un élément fondamental dans la formation du sensus fidei et par conséquent notre tâche la plus importante (10) »

«Divina eloquia cum legente crescunt»

Quand la Parole de Dieu résonne dans une communauté, elle suscite, renouvelle et soutient la fides ex auditu (Rm 10,17). Elle cherche aussi à conduire les auditeurs à l’obéissance de la foi (oboeditio fidei: Rm 1,5), grâce à la puissance de l’Esprit Saint qui accompagne toujours la Parole et entraîne les croyants dans une croissance spirituelle. La Parole du Seigneur édifie donc la communauté en édifiant chaque fidèle. Nous pourrions même dire avec Luc que «la Parole de Dieu croît tandis que le nombre des croyants augmente considérablement» (Ac 6,7) ou que la Parole de Dieu croît dans la mesure où elle se répand: «La Parole de Dieu croissait et se multipliait» (Ac 12,24). La croissance de la communauté signifie le croissance de la Parole, parce que la communauté est le fruit de la Parole efficace de Dieu, mais aussi le lieu où cette Parole est vécue. S’il est vrai que Scripturae faciunt christianos (11), il est également vrai que divina eloquia cum legente crescunt (12), ce qui veut dire que la Parole de Dieu croît par la lecture qui en est faite en Église et trouve son explication vivante par la vie même de l’Église. Nous connaissons bien les paroles de Grégoire le Grand: «Bien des passages de la sainte Écriture que je n’arrivais pas à comprendre seul, je les ai compris en me mettant en face de mes frères (coram fratribus meis positus intellexi)… Et je me suis aperçu que l’intelligence m’en était donnée grâce à eux (13)»

Pour cette raison, la fréquentation assidue des Écritures, en particulier sous la forme de la lectio divina, doit être une occupation à la fois personnelle et collective, dans les paroisses et les groupes chrétiens, et non pas seulement, comme c’est le cas habituellement, dans les communautés religieuses. Que l’on pense à la signification profonde que pourrait avoir une lectio divina qui préparerait la célébration eucharistique du dimanche et qui ferait de l’homélie l’aboutissement de cet acte de lecture! Il est donc important et souhaitable que se répande la pratique de la lectio divina communautaire, aujourd’hui trop rare. Un plus grand effort est nécessaire en ce domaine: il faut avoir le courage d’instaurer de nouvelles manières de faire, susceptibles de produire des fruits.

La communauté, du reste, est inséparable de l’Écriture, car le livre, sans la communauté, n’est rien; mais la communauté sans le livre ne peut pas subsister; c’est en lui qu’elle trouve son identité et sa vocation. Il est impossible de s’en tenir au principe de la sola Scriptura, et la raison en est l’Église. Liber et speculum: par cette formule, Bernard de Clairvaux définit la communauté comme miroir du livre et le livre comme miroir de la communauté (14).

Parole et histoire

Il faut enfin parler du rapport entre la Parole de Dieu et l’histoire, et de la meilleure manière d’aborder ce problème. Pour comprendre correctement la lecture, il s’agit avant tout de repérer trois tentations.

1. La tentation fondamentaliste, qui prétend comprendre la Parole de Dieu sans la fatigue et la patience de l’étude biblique, sans le recours à l’analyse historico-critique et aux autres méthodes exégétiques, sans une herméneutique sous la conduite de l’Esprit. Il n’est pas inutile de rappeler ici le jugement porté par un document de la Commission biblique pontificale sur le fondamentalisme: «Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée (15) ».

2. La tentation spiritualiste, qui pense atteindre le message sans confrontation avec la lettre du texte, avec la dure écorce de la parole humaine. Il y a alors un grand risque de manipulation de la Parole de Dieu, de subjectivisme, de réduction du texte biblique à une dimension psychologique ou affective.

3. La tentation de s’en tenir à l’histoire, à l’analyse de ce qui est écrit, sans s’intéresser au message. Le risque, dans ce cas, est d’établir une coupure entre la lecture biblique et le problème du sens.

Ces tentations se manifestent surtout là où l’on ne tient pas compte des deux chemins pour toute lecture biblique: celui qui va de l’Écriture à la vie (cf. Lc 4,16-30) et celui qui va de la vie à l’Écriture (cf. Lc. 24,13-35). Le chemin qui va de l’Écriture à la vie est certainement celui que les communautés chrétiennes empruntent le plus, et à juste titre. Lui donner une primauté signifie que l’on reconnaît la seigneurie de la Parole de Dieu sur la communauté. La Parole inspire, suscite l’adhésion, provoque la foi. Il est pourtant nécessaire d’emprunter également l’autre chemin, qui demande une attention aux événements, une analyse des situations, pour y déceler un appel, un signe aussi bien dans l’espace que dans le temps. Ce chemin comporte certes le danger d’instrumentaliser la Parole de Dieu, d’en faire le support d’une pré-compréhension idéologique: dans ce cas, la Parole n’est plus le critère pour discerner les signes des temps, mais elle devient l’objet d’une interprétation tendancieuse. Pourtant, c’est un chemin qu’il est nécessaire de parcourir pour parvenir à un témoignage vivant de la foi dans le monde d’aujourd’hui.

Conclusion

J’ai énuméré ici certains des enjeux qui se présentent sur la route de la lecture assidue des Écritures et de la lectio divina . Mais il est certain que, malgré les difficultés et les problèmes, l’avenir de l’Église sera marqué par la pratique de plus en plus répandue de la lecture des Écritures. Si le second millénaire a été marqué par une sorte de mise en quarantaine de l’Écriture, les prochaines décennies, au début du troisième millénaire, continueront à être marquées par l’impulsion dynamique donnée par la Constitution Dei Verbum. C’est ce que requièrent la nouvelle situation de diaspora des chrétiens, la confrontation avec les autres religions, ainsi que le besoin de donner toujours davantage une forme méditative et réceptive à la prière.

En donnant une place accrue à la Parole de Dieu dans la vie de chaque chrétien comme dans la vie des communautés, on va à l’essentiel: on permet à la sequela sancti Evangelii de façonner toujours plus l’existence des croyants. La vie des chrétiens doit devenir une exégèse vivante de l’Écriture, de la Parole faite chair dans le monde et dans l’histoire, au milieu des hommes.

C’est ce que Jean Paul II, animé d’un regard prophétique, nous invite à faire: «Nous nourrir de la Parole, pour que nous soyons des “serviteurs de la Parole” dans notre mission d’évangélisation, c’est assurément une priorité pour l’Église au début du nouveau millénaire (16) ». Voilà bien l’enjeu décisif de la lectio divina aujourd’hui.

1. Novo millennio ineunte 39, dans La documentation catholique 2240 (21 janvier 2001), p. 67-89.

2. Cf. E. Bianchi, «Le caractère central de la Parole de Dieu», dans La réception de Vatican II, éd. par J.-P. Jossua et G. Ruggieri, Cerf, Paris 1985, p. 157-185.

3. Cf. E. Bianchi, La lettura spirituale della Bibbia, Piemme, Casale Monferrato 1998; Id., L’essere povero come condizione essenziale per leggere la Bibbia , Qiqajon, Bose 1991; Id., Dall’ascolto della Parola alla preghiera liturgica , Qiqajon, Bose 1990; Id., «Lectio divina et vie monastique», dans La  Vie spirituelle 714 (1995), p. 145-159.

4. Cf. Y.M.-J. Congar, «Les deux formes du pain de vie dans l’évangile et dans la tradition», dans Parole de Dieu et sacerdoce. Mélanges Weber, Desclée, Paris-Tournai-Rome-New-York 1962, p. 21-58; E. Lipinski, «La Parole et le Pain», dans Id., Essais sur la révélation et la Bible, Cerf, Paris 1970, p. 65-90; W. Vogels, «La parole de Dieu comme nourriture», dans La Pâque du Christ, mystère de salut. Mélanges F.-X. Durwell , Cerf, Paris 1982, p. 33-50. Pour une perspective historico-théologique, cf. A. Milano, La Parola nell’Eucaristia , Dehoniane, Rome 1990.

5. De unitate Ecclesiae conservanda , PL 117, 519A.

6. Origène, In Ps . 147.

7. Jérôme, Comm. in Eccles. 3,13.

8. Références et citations dans E. Bianchi, La lettura spirituale della Bibbia , op. cit., p. 42-64.

9. Sur le thème de l’efficacité et la puissance de la Parole, cf. I. de la Potterie, «L’efficacité de la Parole de Dieu», dans Lumen Vitae 10 (1955), p. 57-62; F.L. Moriarty, «Word as Power in the Ancient Near East», dans A Light unto My Past . Old Testament Studies in Honor of Jacob M. Myers , éd. par H.N. Bream, R.D. Heim, C.A. Moore, Temple University Press, Philadelphie 1974, p. 345-362; A.C. Thiselton, «The Supposed Power of Words in the Biblical Writings», dans Journal of Theological Studies 25 (1974), p. 283-299; F.E. Crowe, «The Power of Scriptures: An Attempt at Analysis», dans Word and Spirit. Essays in Honor of David Michael Stanley , éd. par J. Plevnik, Regis College Press, Willovrdale (Ontario) 1975, p. 323-347.

10. Cité dans E. Bianchi, Ai presbiteri, Qiqajon, Bose 1999, p. 6.

11. Ainsi J. Caillot paraphrasant Augustin: J. Caillot, L’évangile de la communi­cation , Cerf, Paris 1989, p. 162.

12. le Grand, Hom. in Hiez. 17,8. Cf. P.C. Bori, L’interpretazione infinita. L’emeneutica cristiana antica e le sue trasformazioni , Il Mulino, Bologne 1987.

13. Hom. in Hiez. 2,1.

14. Cf. E. Bianchi, «La Parole construit la communauté», dans Collectanea Cisterciensia 4 (1998), p. 323-332. Sur le rapport entre écoute et communauté, cf. les observations intéressantes de G. Lafont, Dieu, le temps et l’être, Cerf, Paris 1986, p. 126 et passim.

15. Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église, dans La documentation catholique 2085 (2 janvier 1994), p. 27. Le document a été rendu public le 18 novembre 1993.

16. Novo millennio ineunte 40, loc. cit.


LECTIO DIVINA
Les quatre moments

Nous allons illustrer les différents moments de la lectio divina, tels qu’ils on été consacrés par la tradition monastique, car il s’agit d’une lecture méditée et priante de la Parole de Dieu.

Au 12ème siècle Guigue II, le chartreux, a synthétisé comme ceci les étapes : 1. lectio – 2. meditatio – 3. oratio – 4. contemplatio.

1. Lectio

C’est le point de départ. Pour atteindre l’intimité avec la ‘Sacra Pagina’ il faut une lecture continue et organique. Tous les auteurs monastiques insistent sur ce point parce qu’il est la condition préliminaire pour établir avec le texte un rapport personnel profitable. Dès lors, il faut s’appliquer au texte avec attention, avec calme et surtout s’y approcher dans l’Esprit.

Avant de commencer la lecture il faut se mettre dans une disposition particulière et invoquer l’Esprit Saint pour qu’il vienne illuminer. Un auteur moderne dit que la Parole de Dieu a besoin d’une épiclèse (comme le pain et le vin). Dans la lectio divina le croyant doit faire cette épiclèse en union avec la grande épiclèse eucharistique.

Il faut ensuite fidélité, continuité, assiduité. Il faut consacrer a la lectio divina du temps et un temps adapte et non pas des bribes de temps, en toute hâte et dans la distraction. Or cela n’est pas facile aujourd’hui. Cela peut devenir un véritable exercice d’ascèse. Il faut que ce soit une lecture assidue: c’est là une condition indispensable pour la lectio divina.

Il faut lire la Bible souvent et la lire entièrement, sans omettre les parties de l’Ancien Testament qui peuvent paraître peu utiles à la vie spirituelle. Parfois on sera tenté de choisir des textes bien denses, mais mieux vaut suivre toutes les parties car de cette manière on introduit dans la vie intérieure un élément de variété. L’esprit humain peut s’habituer à tout aisément. N’oublions pas non plus que la Parole de Dieu a la qualité d’être un aliment quotidien, et comme chacun de nos repas, pas toujours elle peut nous donner la satisfaction et l’apaisement dont on jouit ne qu’à de rares moments. Le cas d’aridité devient le moment de l’écoute de Dieu dans la foi, l’obscurité de la foi. Les silences de Dieu sont salutaire parce qu’ils nous font comprendre notre incapacité à prier et nous aident à fixer notre regard en Dieu seul.

Concrètement on pourrait choisir deux voies : soit suivre le lectionnaire quotidien, et ainsi on aura la référence à la liturgie du jour, soit faire une lecture continue de chacun des livres de la bible; mais ici aussi chacun a son expérience… Le résultat de ce contact continu avec la Parole de Dieu, ce sera une sorte de conditionnement psychologique avec les idées, les images, les phrases mêmes de l’Ecriture Sainte, jusqu’à nous faire acquérir ce qu’on peut appeler la mentalité biblique qui va influer continuellement sur nos choix.

2. Meditatio

C’est le deuxième moment qui ne se distingue, par ailleurs, pas trop du premier : on passe insensiblement de la lecture à l’approfondissement. Pour les anciens la meditatio ce n’était pas ce que nous entendons aujourd’hui. Pour les anciens la meditatio était un exercice de répétition, même orale, des paroles jusqu’à apprendre le texte par cœur. Et dans cet exercice c’est toute la personne qui intervenait : le corps, parce que la bouche prononçait le texte ; la mémoire qui la gardait, l’intelligence qui s’efforçait à en pénétrer le sens ; la volonté qui s’efforçait de la mettre en pratique. Les pères parlaient aussi de ‘mastiquer’ la Parole. C’est ce qu’on appelait la ruminatio de l’Ecriture Sainte, à savoir un retour sur le texte, en évoquer les paroles, retrouver le thème central et l’imprimer profondément dans le coeur. Les témoignages sont nombreux : Athanase au sujet d’Antoine le Grand, Jérôme, Ambroise, Augustin, Isidore, jusqu’au moyen âge : eux tous cherchaient la saveur de l’Ecriture, non la science.

Jean de Fecamp (11ème siècle) parle de « goûter la Parole dans la bouche du cœur » (in ore cordis). Au fait, on a du mal à traduire l’expression. Tous ces témoignages on doit les voir à la lumière du psaume 118 : « Au cœur de la nuit je médite ta parole… ; au cœur de la nuit je me lève pour lire ta parole… ; je médite ta parole… ; je désire ta parole… ; ta parole fait ma joie… ; jour et nuit je médite ta parole… ; ta parole me fait vivre… » (Ps 118). Comment ne pas évoquer ici le modèle de la très sainte Vierge Marie ? Elle, l’humble servante du Seigneur qui a cru à la Parole, elle gardait le silence, écoutant, méditant et gardant toutes ces choses dans son cœur (Lc 2,19.51 ; 11,27-28).

S’agissant d’un travail patient d’approfondissement, d’une dégustation de la Parole d Dieu, on peut se servir d’autres moyens culturels et scientifiques dont nous disposons ainsi que des commentaires patristiques et spirituels. N’oublions pas que le but est la méditation du texte même ; la compréhension du texte, comme la lectio divina la requiert, tient de l’intelligence de toute la Bible, de la connaissance de l’Ecriture par l’Ecriture, de la capacité de la lecture à travers les concordances, rapprochements, rappels de textes parallèles.

Prenons dans la Bible de Jérusalem un texte et puis allons chercher tous les rappels indiqués en marge de la page. On verra alors que l’horizon va s’élargir et tout doucement on entre dans l’atmosphère de la Parole de Dieu. Un espace de résonance se crée qui illumine et grandit le message et provoque sous l’action de l’Esprit Saint, l’intelligence extensive et spirituelle. Grégoire le Grand a une belle expression : L’écriture grandit avec celui qui la lit (scripture crescit cum leyente). C’est-à-dire, les Ecritures Saintes se développent et grandissent dans leur sens et dans les annonces prophétiques de salut à la dimension de la foi et de l’amour de celui qui lit.

3. Oratio

Les moments précédents presque conduisent à la prière. En réalité ce que nous avons dit jusqu’ici est une forme de prière. Il est question d’en prendre conscience et c’est la réponse à la lecture ; on entre en conversation avec Dieu : la Parole de Dieu est venue jusqu’à nous et maintenant elle retourne à Dieu sous forme de prière. C’est ça la vraie prière chrétienne, celle qui jaillit du cœur touché par la Parole divine. « Ne dis rien sans Lui – commentait saint Augustin – et Lui ne dira rien sans toi ». Si on prie avec la Parole de Dieu, alors Dieu ne rendra pas vaine pas sa Parole en nous.

Il s’agit de faire nôtres les paroles de l’Ecriture, de le faire rentrer dans notre cœur pour ensuite les rendre à Dieu, après les avoir marquées de notre adhésion. Saint Augustin dit encore : « Si le psaume est une prière, priez ; si c’est un gémissement gémissez, si c’est une reconnaissance, soyez dans la joie, si c’est un texte d’espérance, espérez ; s’il inspire la crainte, craignez ». C’est une réponse dans l’humilité, dans la petitesse, mais aussi dans la franchise possible quand on parle à Dieu avec ses propres paroles.

Habituons-nous à nourrir donc notre prière de tout ce riche dépôt que la Parole de Dieu, lue dans le silence ou écoutée dans la proclamation liturgique, a laissé en nous.

4. Contemplatio

On n’y arrive pas par ses propres efforts. C’est plutôt un don de l’Esprit Saint qui fleurit sur notre lecture priée.

Ce n’est pas de l’extase, ni une expérience extraordinaire ou un état mystique ou une vision mais une expérience vive de foi. C’est le Christ qui se manifeste dans les écritures. Il est entré dans la partie la plus profonde de notre être ; il ne nous reste qu’à le contempler, comme Marie à Bethléem et comme Marie de Béthanie assise au pied du Seigneur. Chaque page de l’Ecriture nous dévoile le Christ et le fait apparaître dans la lectio divina.

Dans l’évangile de saint Jean, Jésus promet l’expérience de Dieu à qui l’aime vraiment et accueille sa Parole, là où il parle de « se manifester » à lui (Jn 14,21.23) et ailleurs il dit : « Celle-ci est la vie éternelle : qu’ils te connaissent toi l’unique vrai Dieu et celui que tu as envoyé le Christ Jésus » (Jn 17,3). Nous savons toute la force du verbe ‘connaître’, qui est une connaissance fruit d’amour, entrer en communion profonde, créer un rapport d’intimité avec Lui, une connaissance sapientielle, cette connaissance du Christ dont parle aussi saint Paul (Eph 3,10 ; Phil 3,10 ; Col 1,10 ; 2,2-3…) et qui s’identifie avec la foi adulte du chrétien. C’est même ce que l’apôtre demande pour les fidèles : « Que le Christ habite par la foi dans vos cœurs et que vous soyez en mesure de connaître l’amour du Christ qui dépasse toute connaissance, pour que vous soyez comblés de toute la sagesse de Dieu » (Eph 3,16-19). Celle-ci est la substance de ce que Cassien et la tradition monastique appelaient l’oratio pura, celle-ci est la contemplatio dans la dernière étape de la lectio divina.

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Questa voce è stata pubblicata il 01/02/2020 da in Foi et Spiritualité, FRANÇAIS con tag , , .

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