COMBONIANUM – Formazione Permanente

UNO SGUARDO MISSIONARIO SUL MONDO E LA CHIESA Missionari Comboniani – Formazione Permanente – Comboni Missionaries – Ongoing Formation

40 jours avec Zundel

Le Carême, jour par jour,
avec Maurice Zundel

Prêtre suisse né en 1897 et mort en 1975, Maurice Zundel a été un prédicateur itinérant, peu connu de son vivant. Invité par le pape Paul VI, son ami, il prêcha une retraite de carême au Vatican en février 1972.
Le pape Paul VI a dit de Zundel qu’il «était un génie, génie de poète, génie de mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations». Il est étonnant de constater à quel point la pensée de cet humble prêtre continue de rayonner; il est considéré comme un géant de la spiritualité chrétienne.
Voici 40 ‘mots’ ou ‘pensées’ de Zundel, extraits de ses écrits, homélies et conférences pour nous accompagner pendant ces 40 jours de Carême.

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 1.    Il s’agit de commencer

Ne nous attardons pas à notre passé, ne ressassons pas les péchés que nous avons commis. Ne nous perdons pas dans d’inépuisables examens de conscience. C’est vraiment du temps perdu. C’est maintenant, aujourd’hui, que tout commence et c’est ce qu’il y a de merveilleux, justement, dans l’Évangile: tout commence. Le péché originel, non, c’est le passé. “Heureuse faute qui nous a valu un tel et si grand Rédempteur.” Dans le présent, dans le cadeau, dans le don infini que Dieu nous fait en Jésus-Christ, le péché originel devient le thème d’une louange et se change en cri de jubilation. Et la Magdeleine fera de ses fautes la cathédrale de son action de grâces et de son amour.
Il s’agit de commencer…

2.    Conversion du regard

La vérité, écrit saint Augustin, est aimée à ce point que ceux qui aiment autre chose (qu’elle) veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité.” (Confessions X. XXIII. 34)
C’est inévitable. La vérité engage l’être. Qui voudrait consciemment construire sa vie sur un refus d’être? Mais voilà précisément le cercle vicieux: on voit comme on est ou, plus exactement, selon ce que l’on choisit d’être.
Ce qui veut dire, le plus souvent, selon les appétits du moi possessif avec lequel nous sommes généralement portés à nous identifier, en prenant le parti de nos préjugés individuels ou collectifs. Pour voir autrement, il faudrait changer de regard et, pour changer de regard, il faudrait changer d’être: en évacuant le moi passionnel qui nous envoûte, en refusant de subir l’être préfabriqué que nous tenons de notre naissance charnelle, avec toutes les limites qu’il nous impose.
On voit poindre ici, l’exigence suggérée par Paul Claudel dans le jeu de mots justement célèbre: “Connaître c’est co-naître.” Pour connaître authentiquement, il faut naître à une vie authentique. De quelque chose que l’on est d’abord, comme disait Flaubert, il faut devenir quelqu’un: en passant, selon la terminologie augustinienne, du dehors au-dedans. Pour atteindre à la vérité, autrement dit, il faut devenir une personne.

 3.   Carême sans grimace

Le Carême de cette année nous appelle, une fois de plus, à ce royaume de la Vérité qui occupait la pensée de Jésus durant sa retraite au désert, on voit, tout de suite, que les prescriptions alimentaires sont chose secondaire. Il s’agit en réalité, d’une conversion d’une transformation radicale de nous‑mêmes dans la lumière de cette “flamme d’amour” qui est la Vérité même, telle qu’elle vit au coeur de l’éternelle Trinité.
Nous n’avons donc pas à faire la grimace d’une pénitence ostentatoire, en feignant une mortification extérieure que l’Eglise renonce à nous demander. Ce qui nous est proposé, c’est littéralement de changer de coeur, en renonçant, sans biaiser, à tout ce que notre amour‑propre entraine d’opacité et d’obscurité, de limites et de partialités, d’étalage de nous‑mêmes et de mépris d’autrui.
La nuit de l’agonie du Seigneur, comme le combat qu’il soutint au désert, était un corps‑à‑corps avec cette mort qui a le visage du péché, qui a ses racines dans tous les refus d’amour que l’humanité n’a jamais cessé d’opposer à la tendresse divine, qui n’a jamais cessé de luire dans nos ténèbres.

 4.      Se relier au Centre

Tous les chefs-d’œuvre nous émeuvent parce que, de l’un à l’autre, nous faisons la même rencontre: ils sont centrés sur la même présence… Si l’humanité est si soucieuse de conserver les chefs-d’œuvre dont elle a hérité du passé le plus lointain, si cela lui fait honneur, c’est parce que chaque chef-d’œuvre est, à sa manière, le sacrement visible, sensible de cette rencontre unique. C’est parce que toutes les œuvres d’art processionnent vers la même beauté, qu’elles s’organisent toutes autour du même centre, qu’elles respirent dans la même présence et qu’elles nous communiquent la même joie et le même amour. Si les œuvres d’art sont aussi vénérables et si elles sont sacrées, c’est parce qu’elles portent l’empreinte de ce moment unique où l’artiste s’est dépassé dans la contemplation et s’est perdu de vue dans ce dialogue qui est la Vie de notre vie.
Alors, à combien plus forte raison l’homme lui-même, quand il vit de cette beauté et de cette harmonie, quand il est tout entier devenu cette musique, devient-il un centre, un centre éternel.
De la circonférence où il s’égarait et s’épuisait, l’homme, en Dieu, est relié au centre et devient lui-même un centre où toute l’histoire s’organise, où la vie reprend signification, où toute réalité transparaît à travers un visage. Le monde devient visage, le monde devient quelqu’un. Le monde n’est plus une chose, il n’est plus un obstacle ou une opacité, un refus, une condamnation de l’esprit. Le monde devient lisible pour l’esprit. Il devient cet immense livre où saint Bonaventure voulait lire la Trinité. Il cesse d’être dehors, il devient lui-même une réalité du dedans parce qu’il y a désormais une ouverture, un lien, une communication, une relation qui s’établit entre toutes choses, et toute chose devient une référence à la même présence, indique le même Visage et nous reconduit à la même source.

 5.      Dans une immense absence, la Présence

Il y a tant de néant et tant d’absence dans les conversations qui occupent la plupart de nos journées qu’il est impossible que le visage humain puisse se révéler dans ces mots, ces mots qui marchent tout seuls, ces mots passionnels, qui sont simplement l’expression de nos limites et de nos servitudes.
De fait, il y a des êtres qui semblent masqués à un degré incroyable. On dirait qu’ils ne font pas autre chose que dissimuler leur être véritable. Ils paraissent ne songer qu’à se camoufler parce qu’ils n’ont pas confiance, parce qu’ils ne font pas crédit au regard des autres.
Et il arrive parfois qu’un de ces visages, soudain, apparaisse. Le masque se déchire et, derrière tout ce make believe, tous ces faux semblants et ces jeux d’artifice, on découvre enfin l’authenticité déchirante d’une âme, d’un esprit, enfin d’une existence où la dimension humaine surgit dans la détresse, dans la solitude, dans l’appel, dans la nuit. Enfin on la sent, elle est là. Et puis, soudain, on découvre dans cette immense absence la présence qui l’a presque comblée. Dans ce de profundis, comme dans celui qu’Oscar Wilde a écrit en prison, on retrouve enfin la présence unique qui est la Vie de notre vie.

 6.      C’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser

Il s’agit de vaincre la mort, aujourd’hui même. Le ciel n’est pas là-bas: il est ici; l’au-delà n’est pas derrière les nuages, il est au dedans. L’au-delà est au dedans, comme le ciel est ici, maintenant. C’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser, c’est aujourd’hui que nous sommes appelés à vaincre la mort, à devenir source et origine, à recueillir l’histoire pour qu’elle fasse à travers nous un nouveau départ, aujourd’hui, nous avons à donner à toute réalité une dimension humaine pour que le monde soit habitable, digne de nous et digne de Dieu.
Mais le témoignage d’Augustin porte encore plus loin. «Tu étais dedans, moi j’étais dehors. Tu étais toujours avec moi, mais c’est moi qui n’étais pas avec toi.» Ce témoignage signifie que Dieu est notre liberté – et cela est d’une conséquence infinie -, parce que, tant que nous ne l’avons pas trouvé, nous sommes aliénés à nous-mêmes, étrangers à nous-mêmes, incapables de nous atteindre, esclaves par conséquent de notre biologie, soumis aux servitudes des forces physico-chimiques et aux courants du psychisme animal qui se prolongent en nous.

 7.      Il faut devenir l’autre pour atteindre à soi-même

Quand l’homme a atteint au dedans de lui-même, il y reconnaît immédiatement la présence qui est la clé de son intimité. Il comprend aussitôt que c’est là le sceau de la divinité. Dieu ne peut pas être atteint par le dehors. Il ne peut pas nous contraindre ou nous imposer quoi que ce soit parce que le signe de son passage, la signature de son action, la caution infaillible de sa présence, c’est que nous passons du dehors au dedans.
Qu’est-ce que c’est que le dedans sinon une autonomie inviolable? Quelle est la joie de l’amour du vrai, qui est si rare et d’autant plus précieux? Quelle est la joie du véritable amour, sinon d’être une rencontre intérieure si délicate, si respectueuse, si agenouillée et si silencieuse qu’aucune contrainte n’est imaginable, car, dès que la contrainte entre dans l’amour, l’amour est dévasté.
L’amour respire dans la liberté et réclame une autonomie inviolable. Il est un secret qui ne se peut vivre que par voie d’identification. Il faut devenir l’autre pour atteindre à soi-même. Il faut s’effacer, se quitter soi-même. Il faut s’élargir, s’immensifier et devenir pour l’autre un espace illimité. Il faut enfin lui apporter la présence infinie où il pourra enfin être lui-même, où il respirera à pleins poumons, où il pourra enlever son masque et révéler son vrai visage.
Le dedans ou l’autonomie, le dedans ou l’inviolabilité, le dedans ou la spontanéité et la liberté absolue, c’est une seule et même chose. Augustin nous le dit dans les termes les plus formels. C’est Dieu qui est dedans. C’est nous qui sommes dehors. Et quand nous cessons d’être dehors, c’est parce que, à ce moment-là, à travers lui et en lui, aimantés et délivrés par lui, immensifiés par lui, nous sommes devenus une intimité inviolable.

 8.      Dieu se révèle à nous au cœur de notre intimité

Comment Dieu pourrait-il empiéter sur notre liberté ? Comment pourrait-il nous prédestiner à quoi que ce soit ? Comment pourrait-il décider de notre sort alors que le vrai Dieu, le seul qui soit connaissable et le seul qui se révèle à nous au cœur de notre intimité, celui des paroles éternelles d’Augustin, c’est celui qui scelle notre intimité, qui en consacre la dignité et la rend éternellement inviolable !
C’est donc tout le contraire de ce que l’on pouvait imaginer. L’homme est aliéné à lui-même tant qu’il n’est qu’une biologie qui se laisse porter par les forces aveugles qui sont à l’œuvre dans l’univers. En effet, il est aliéné fondamentalement. Il n’est qu’un candidat à son humanité, il n’est pas encore un homme et ne le sera qu’au moment et dans la mesure où, sous l’aimantation de la présence qui ne cesse de veiller en nous, et répondant à cette aimantation, il deviendra enfin une intimité, où personne ne pourra pénétrer sans son aveu. Cette intimité sera si bien défendue que Dieu demeurera à genoux devant elle au lavement des pieds. Il ne peut pas forcer cette intimité, il ne peut que l’appeler et qu’engager avec elle un dialogue de réciprocité, un dialogue de générosité, ce dialogue nuptial que tous les mystiques ont chanté. C’est de ce dialogue d’amour dont parle l’Apôtre lorsqu’il dit: «Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure» (2 Co 11,2).

 9.      L’idolâtrie d’un ‘Dieu’ qui limite, menace, terrifie…

Il est donc parfaitement clair qu’en rencontrant Dieu nous ne rencontrons pas un maître, un pouvoir despotique, une domination, un interdit, une limite. Au contraire, en le rencontrant, nous nous rencontrons; en le rencontrant, nous accédons à notre intimité; en le rencontrant, nous scellons notre dignité; en le rencontrant, nous découvrons notre liberté.
L’immense majorité des hommes ne le savent pas. L’immense majorité des croyants ne le savent pas, car ils sont encore tournés vers un faux Dieu, un Dieu extérieur, un Dieu dans l’espace atmosphérique, un Dieu qui contraint, qui limite, qui menace, qui terrifie, un Dieu qui tue, alors qu’Augustin le rencontrait comme la Vie, la Vie de la vie.
Il s’agit donc de nous défaire de cette idolâtrie, si fréquente chez nous et dans laquelle d’ailleurs nous retombons dès que nous cessons d’écouter et de nous émerveiller. Dieu, pourrait-on dire, c’est quand on s’émerveille. Dieu, c’est quand on découvre tout d’un coup le visage de la beauté. Dieu, c’est quand on perçoit une valeur infinie. Dieu, c’est quand résonne la musique de l’éternité. Dieu, c’est quand l’homme ne se voit plus parce qu’il n’est plus qu’un regard vers cette présence qui l’appelle, qui l’aimante, qui l’oriente, qui le délivre en le comblant.

 10.  Trouver enfin son foyer

C’est dans la mesure où nous serons centrés sur la Beauté, toujours inconnue et toujours reconnue, que nous nous quitterons sans y penser et que, à nouveau, nous accéderons à nous-mêmes en passant du dehors au dedans et en retrouvant l’attente éternelle de Dieu, qui était toujours déjà là, bien que nous fussions si longtemps distraits, absents et inattentifs.
Nous sentons bien que nous sommes ici en pleine vie. Et c’est là que Jésus veut nous conduire: «Je suis venu pour qu’ils aient la vie et que la vie en eux soit débordante. » «O vie, disait Nietzsche, dans tes yeux j’ai plongé mon regard, et dans un abîme il me semble pénétrer!» C’est là ce que veut le Seigneur. Il ne s’agit pas que notre vie se ratatine et se rabougrisse: il s’agit qu’elle prenne toutes ses dimensions. Le vrai chrétien n’est pas celui qui s’aplatit dans le sentiment d’une perpétuelle mendicité, mais celui qui, ne se regardant plus, parce qu’il se perd dans l’éternelle Beauté, ne pense plus, comme François, qu’à chanter la terre, à chanter le soleil, à chanter la lumière, à chanter les étoiles, à chanter les couleurs, à chanter les fleurs, parce que le monde est devenu infini, parce qu’il apparaît comme le don d’une tendresse incomparable qui s’échange avec nous-mêmes. Désormais, on n’est plus hors de la maison. On a trouvé enfin son foyer, et dans ce foyer le cœur qui bat dans le nôtre, le cœur qui est le Dieu vivant, le cœur du premier amour qui est aussi l’origine, la source, la caution et le phare de notre grandeur et de notre liberté.

 11.  Le seul critère de la présence divine

Quand on est libre, quand on ne se regarde plus, quand on ne tourne plus autour de soi, quand on ne veut contraindre ni soi ni personne, quand on est un espace où la vie respire en soi et autour de soi. Quand le monde est plus beau, alors c’est que Dieu est là, c’est qu’il est en train de passer, c’est que toute chose retourne à son origine et se met à chanter…

Laissons un peu d’espace autour de cet immense poème de la création qui revient à son origine, pour que ce poème s’organise en nous et qu’il devienne vraiment le chant de notre vie. Pourquoi continuer à abîmer la vie? Pourquoi faire le jeu de la mort et nous livrer à cette athérosclérose de l’esprit et du cœur qui fait de tant d’êtres des vieillards précoces? Pourquoi ne pas aller vers le Dieu de l’éternelle jeunesse et de l’éternelle beauté? Pourquoi ne pas donner à notre existence sa pleine dimension, puisque l’Évangile nous en découvre l’immensité, puisque Dieu nous attend au cœur de notre intimité, puisque c’est la gloire de Dieu que notre vie soit immense, puisque Jésus est venu pour que la vie soit en nous, et qu’elle soit débordante (cf. Jn 10,10).

 12.  Le vrai visage de Dieu

C’est cela notre Dieu:
non pas une menace, non pas une limite,
non pas un interdit, non pas une vengeance,
mais l’Amour agenouillé qui attend éternellement
le consentement de notre amour
sans lequel le Royaume de Dieu
ne peut se constituer et s’établir…
Tout le contraire de ce que l’on imagine.

 13.  Nous sommes le Christ des autres

Vous êtes le Christ des autres. Ils n’ont pas d’autres Christ que vous, parce que c’est uniquement à travers vous qu’ils voient le Christ. Où voulez-vous que l’homme de la rue,  où voulez-vous que nos contemporains découvrent Dieu comme une expérience vivante, sinon à travers nous ? Pour eux, ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les discours qui pourront jamais rien changer à rien… Il s’agit uniquement d’un témoignage où, dans une vie dont la noblesse et le rayonnement porteront partout la lumière et la joie, nous avons à devenir, que l’homme d’aujourd’hui découvrira ce Dieu caché au plus intime de lui et qui ne cesse de l’attendre…
Ainsi donc, nous sommes l’expression du visage de Dieu qui choisit souvent de n’avoir d’autre révélation que nous-mêmes dans le milieu où nous vivons.
Saint Augustin le disait: «Nous n’avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ» afin d’être pour les autres, lumière et réconfort de sa présence…

 14.  L’Amour sacrement

Qui ne s’est pas senti transporté en prière
en face d’un petit enfant qui repose entre ses bras ?
Peut-être est-ce là, la plus sublime image du jugement dernier,
une sorte de confrontation silencieuse avec l’innocence de Dieu.

 15.  Chaque geste d’amour a valeur d’infini

Nous pouvons mettre l’éternité dans chaque geste,
alors nous vivrons dans la sérénité
parce que nous ne serons plus tourmentés ni tendus
vers un lendemain qui n’arrivera jamais:
nous bâtirons l’éternel et nous serons libres.

 16.  Le silence

Nous sommes au commencement du monde, toujours au commencement de la création. Chaque battement de notre coeur peut susciter une nouvelle étoile; chaque battement de coeur peut susciter une liberté encore endormie; chaque battement de notre coeur peut rayonner sur toute l’histoire et sur toutes les galaxies. Pourvu justement que nous entrions dans ce silence infini où l’on n’est plus qu’à l’écoute du silence éternel, où l’on s’échange avec ce Dieu caché en nous qui est la respiration de notre liberté, pour devenir avec lui une présence.
Cette présence cachée, présence diaphane, est une présence réelle qui ne s’impose jamais mais qui est offerte à tous comme une invitation à découvrir cet immense secret d’amour caché au fond de toute conscience humaine.
C’est le silence de toute la vie, au delà du contenu des mots, qui importe. Ce n’est pas ce que nous disons qui importe, mais c’est ce que nous ne disons pas. Notre parole doit aller de Dieu en nous à Dieu dans les autres.
La vie à tous les degrés ne peut conquérir sa valeur que dans le silence et le recueillement. Si cela est vrai de la vie physique, combien plus l’est-ce de la vie spirituelle. Il est impossible de communier avec Dieu sans écouter; si l’on n’écoute pas, on ne peut pas connaître Sa Volonté.

 17.  Silence du matin

Seul le silence, le silence des choses, le silence de la nature, le silence de la lumière, le silence du chant des oiseaux lui-même, ce silence seul peut faire contrepoids à la folie des hommes…
Il est absolument indispensable, si nous voulons garder notre équilibre, et si nous voulons être dans le monde le ferment d’une paix chrétienne, il est indispensable de revenir continuellement au silence.
Les hommes pourraient se rencontrer et se retrouver frères infailliblement, dans la mesure, justement, où chacun consentirait à se démettre de lui-même en écoutant l’appel de sa vie intérieure.
Quelle merveille si chacun pouvait, le matin, en se recueillant au plus intime de lui-même, se charger de toute la lumière du Christ et écouter, comme dit saint Ignace d’Antioche, les mystères de la clameur qui s’accomplissent dans le silence de Dieu.

 18.  La prière

La prière est le mouvement de retour vers notre origine, qui nous permettra de nous faire nous-mêmes origine. Dès qu’on s’approche de Dieu, on lui ressemble et, au lieu de rien subir, on devient source de tout.
La prière est donc essentielle à la vie, et c’est elle seule qui peut remonter le cours du mal et établir dans le monde le règne du Bien, s’il s’agit de retrouver ce Visage infini imprimé dans nos coeurs, si le Bien est Quelqu’un et non pas quelque chose.

 19.  La prière de demande

La prière de demande n’est pas nécessairement une prière intéressée et égocentrique: elle peut devenir une prière entièrement pénétrée d’amour. Il arrive que des prières longues ne soient plus à la portée, ni de notre organisme épuisé, ni de notre esprit vidé de lui-même. Il arrive que nous ne puissions plus qu’être un cri vers Dieu qui retentit dans une forme semblable à celle-ci : «Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de nous».
Il est bien naturel que la faiblesse humaine, telle que nous l’éprouvons, jaillisse vers Dieu dans un cri d’espérance qui, finalement, deviendra une espérance théologale, une espérance non plus pour nous, mais pour lui.

20.  La prière de la passion de Dieu

Il y a la prière de l’émerveillement, la prière de louange et le Psautier qui est l’essence de la prière liturgique, qui nous touche par son humilité, par sa quotidienneté, la prière d’action de grâces, la prière d’adoration. Ce qu’il faut, c’est retrouver la dimension mystique, c’est retrouver la passion de Dieu, c’est comprendre que c’est lui qui est la Vie de la vie, que la substance de l’homme s’effrite, que sa dignité vole en éclats si elle ne repose pas sur la Présence infinie. Il y a la prière de Bach, de Mozart, de Beethoven, de Michel-Ange. Il y a la prière de tous les grands artistes, de tous les géants qui ont suscité la beauté et qui n’ont pu créer qu’en se dépassant, en se perdant de vue. Il n’est donc pas nécessaire de passer par les prières rituelles, tout admirables qu’elles soient.

21.  La prière sur la vie

Mais enfin, cette prière n’empêche pas la valeur immense de cette prière de la profession, du métier et de toutes les relations humaines. Il y a une prière sur la vie, une oraison sur la vie qui est infiniment précieuse, parce que la vie tout entière est sacrée et que rien n’est profane.
Il y a la prière sur les autres qui est indispensable à l’éclosion de la charité, car Dieu sait que, limités comme nous le sommes, il est inévitable que nos limites se heurtent réciproquement. Il y a l’oraison sur la vie, qui doit être constante et qui tient à la qualité du regard. Nous regarder c’est nous perdre. Regarder Dieu, c’est déjà entrer dans la Lumière. Le sens de la prière, c’est de focaliser notre regard sur Dieu en nous, dans les autres, dans l’univers, dans l’art, dans l’amour, en toutes réalités, car «toute réalité chantera – comme dit Patmore – et rien d’autre ne chantera.

22.  Dieu ne permet jamais le mal

J’enrage quand on dit: “Dieu permet le mal.” Mais non! Dieu ne permet jamais le mal; Il en souffre, Il en meurt, Il en est le premier frappé et, s’il y a un mal, c’est parce que Dieu en est d’abord la victime…
Dieu, en son Fils crucifié, assume toute la détresse humaine; que la croix du Christ, c’est justement le cri poussé à la face du monde, pour dire aux hommes de tous les temps, que Dieu a partie liée avec tout homme, qu’Il est flagellé dans nos tortures, qu’Il saigne dans nos blessures, qu’Il transpire dans nos sueurs, qu’Il gémit dans nos solitudes, qu’Il pleure dans nos larmes…
L’amour de Dieu pour nous est semblable à l’amour d’une mère. C’est un amour d’identification qui prend la couleur de tous les états de son fils dévoyé…

23.  Dieu, première victime du mal

Comment la joie peut-elle éclater au sein de la tribulation et pouvons-nous, aujourd’hui, dans ce monde déchiré, nous livrer à la joie, l’hommage le plus essentiel de notre foi en réponse à la tendresse de Dieu ? C’est que derrière l’épreuve il y a l’Amour.
Que veut dire le signe de la Croix sinon que Dieu meurt d’amour pour ceux-là même qui refusent de l’aimer, qu’au fond de toute réalité, derrière toutes les catastrophes, il y a l’Amour, et davantage, que dans le mal, Dieu a mal.
La réponse chrétienne, c’est d’abord de montrer que le mal est infini, que, pour le comprendre, il faut lui donner des dimensions proprement divines. Le mal est finalement le mal de Dieu. Mais si c’est Dieu qui a mal, au coeur du mal, il y a donc cet Amour qui ne cessera jamais de nous accompagner. Davantage, il sera frappé avant nous, en nous et pour nous.
Cela apparaît possible dès que l’on se souvient de l’amour des mères. Une mère en pleine santé peut vivre la maladie de son enfant plus douloureusement que lui-même, en raison même de cette identification d’amour dont son amour est capable. Comment voulez-vous que l’amour de Dieu soit moins maternel?
C’est pourquoi aucun être n’est frappé sans que Dieu le soit en lui, avant lui, plus que lui et pour lui. Mais si le mal a cette dimension, alors il y a une blessure divine qui ne cesse de solliciter notre générosité.

24.  La seule Présence qui n’est jamais étrangère

Il y a des douleurs si grandes qu’elles vous laissent sans paroles. On éprouve devant elles une sorte de honte de sa propre sécurité. On voudrait oublier tout ce qui n’est pas en harmonie avec la détresse dont on est témoin, on voudrait se cacher dans l’ombre d’une prière silencieuse, pour envelopper les êtres qui souffrent de la seule Présence qui n’est jamais étrangère.

25.  La vraie joie

Le christianisme ne nous demande pas de quitter la terre pour regarder un ciel imaginaire, mais de devenir nous-mêmes ce Ciel, de transfigurer notre vie en laissant transparaître en nous toute la lumière et toute la joie de Dieu. Il ne s’agit pas de nous détourner de la vie, mais d’y entrer, car c’est avant la mort que nous risquons d’être mort si nous refusons de faire de notre vie une création continuelle de grâce et de beauté.
Il ne s’agit donc pas d’apprendre à mourir, mais d’apprendre à vaincre la mort et de devenir une source jaillissante de vie éternelle au coeur de chacune de nos journées.
Être chrétien, c’est faire fleurir toutes les fleurs dans la certitude que l’amour aura le dernier mot !
C’est par là que nous affirmerons le règne de la grâce en étant gracieux nous-mêmes, en essayant d’écouter les autres autant qu’ils ont besoin de l’être pour qu’ils se sentent aimés et découvrent le prix de la vie, le trésor caché au fond de leur coeur qui est le Dieu vivant.
Dieu, s’il est vraiment la Vie de notre vie, il faut que ça se voie, que nous soyons pour tous l’accueil d’une amitié sans frontières. Alors, on porte Dieu et on communique sa joie en chantant  puisque, comme le dit saint Augustin : «Celui qui aime chante.

26.  L’Amour

Est-ce que l’Amour s’impose?
Est-ce que l’Amour peut contraindre?
menacer? ou punir? Non!
L’Amour ne peut que s’offrir,
l’Amour ne peut qu’attendre.
Et si l’Amour échoue et qu’il continue à être l’Amour,
il ne peut que mourir pour celui qui refuse d’aimer.

27.  Le plus grand

Le plus grand, c’est celui qui se donne le plus profondément.
Le plus grand, c’est celui qui est le plus dépouillé,
c’est-à-dire qui est le plus libre de lui-même,
et celui qui est infiniment libre de lui-même,
c’est Dieu en personne…

28.  La parabole du vitrail

Un vitrail dans la nuit est un mur opaque,
aussi sombre que la pierre dans laquelle il est enchâssé.
Il faut la lumière
pour faire chanter la symphonie des couleurs
dont les rapports constituent sa musique.
C’est en vain que l’on décrirait ses couleurs,
c’est en vain que l’on décrirait le soleil qui les fait vivre.
On ne connaît l’enchantement du vitrail
qu’en l’exposant à la lumière
qui le révèle en transparaissant à travers sa mosaïque de verre.
Notre nature est le vitrail enseveli dans la nuit.
Notre personnalité est le jour qui l’éclaire
et qui allume en elle un foyer de lumière.
Mais ce jour n’a pas sa source en nous.
Il émane du soleil,
du Soleil vivant qui est la Vérité en personne.
C’est ce Soleil vivant que les hommes cherchent
dans leurs ténèbres.
Ne leur parlons pas du Soleil, cela ne leur servira de rien.
Communiquons-leur sa présence
en effaçant en nous tout ce qui n’est pas de Lui.
Si son jour se lève en eux,
ils connaîtront qui Il est et qui ils sont
dans le chant de leur vitrail.
La vie naît de la VIE.
Si elle jaillit en nous de sa source divine clairement manifestée,
qui refusera de s’abreuver à cette source
en l’ayant reconnue comme la Vie de sa vie ?

29.  Le miroir

Jamais vous ne pourrez vous voir vous-même dans un miroir. Un miroir peut être utile à votre toilette, voire indispensable, mais ce n’est pas dans un miroir que vous trouverez la révélation de vous-même. Vous ne pouvez pas vous regarder priant dans un miroir, vous ne pouvez pas vous voir comprenant dans un miroir. Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-même, c’est une vie qui s’accomplit dans un regard vers l’autre.
Dès que le regard revient vers soi, tout l’émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s’émerveille, c’est qu’on ne se regarde pas. Quand on prie, c’est qu’on est tourné vers un autre; quand on aime vraiment, c’est qu’on est enraciné dans l’intimité d’un être aimé. Il est donc absolument impossible de se voir dans un miroir autrement que comme une caricature si l’on prétendait y trouver son secret.
La vie profonde échappe à la réflexion du miroir; elle ne peut se connaître que dans un autre et pour lui. Quand vous vous oubliez parce que vous êtes devant un paysage qui vous ravit, ou devant une oeuvre d’art qui vous coupe le souffle, ou devant une pensée qui vous illumine, ou devant un sourire d’enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez, et c’est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief, mais vous le sentez d’autant plus fort que justement l’événement vous détourne de vous-même. C’est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement, en regardant l’autre et en vous perdant en lui. C’est cela le miracle de la connaissance authentique. Dans le mouvement de libération où nous sortons de nous-mêmes, où nous sommes suspendus à un autre, nous éprouvons toute la valeur et toute la puissance de notre existence…
Dans ce regard vers l’autre, nous naissons à nous-mêmes.

30.  Le vrai problème, c’est d’être vivant aujourd’hui

Le vrai problème, c’est d’être vivant aujourd’hui. Tous les problèmes sur l’au-delà sont en porte-à-faux parce que, précisément, on se demande si on sera vivant après la mort au lieu de se demander si on sera vivant avant la mort. Il n’y a aucun sens à postuler quoi que ce soit, à imaginer quoi que ce soit au-delà de la mort, si d’abord on n’a pas vaincu la mort durant sa vie.

C’est dans la mesure où on vaincra la mort durant la vie que l’on atteindra à un sommet, d’où l’on pourra entrevoir l’horizon de l’immortalité comme une réalité d’ailleurs intérieure à nous-mêmes car le véritable au-delà est un au-dedans ! Il est donc bien clair que la vraie question, c’est d’être vivant avant la mort.
Il est bien vrai qu’on n’entre pas dans le ciel comme s’Il s’agissait d’aller quelque part. Il faut devenir le Ciel, il faut le devenir… Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être. Alors, la mort elle-même, dans cette perspective, cesse d’être une contrainte puisque, tout à l’opposé, elle est simplement, à la charnière du monde visible et du monde invisible, l’envol d’un être qui ne dépend plus de rien parce qu’il est tout entier porté dans l’oblation de son Amour!

31.  Le vrai drame de la chrétienté

Voilà le vrai drame. Celui d’une chrétienté qui n’est pas parvenue à sa majorité spirituelle et est encore largement engagée dans des croyances magiques, et qui n’a pas vu que le sacrement était à l’antipode, aux antipodes  de la magie. Parce que le sacrement est un horizon universel qui  nous demande justement de nous dépasser infiniment pour ne pas faire de Dieu une idole, et pour qu’il reste pour nous vraiment le Dieu vivant.
Ce drame immense est le drame de notre temps, le vrai drame de notre temps!
La moitié du genre humain peut-être, avec le marxisme (ou l’indifférence religieuse
généralisée), repousse la lumière et la générosité? Je ne peux pas le croire. mais cette moitié d’humanité peut repousser une caricature de Dieu, et elle a raison de le faire.
Alors  il est grand temps que les chrétiens, ceux qui ont  une conscience quelconque de la liberté et de la spiritualité de l’Évangile, se mettent en campagne pour annoncer le Vrai Dieu non pas en discourant  mais en le vivant, et avec une telle  intensité qu’ils  soient vraiment  hommes. Qu’il y ait en nous une telle bonté humaine qu’immédiatement on sente la grandeur d’une présence divine en nous. Alors il n’y aurait plus problème.
Finalement la seule chose qui importe, c’est que, si Dieu  existe, si nous en  faisons l’expérience, si nous l’avons  rencontré, si nous  vivons de lui, alors la vie aura de telles dimensions qu’il n’y aura pas besoin de parler de Dieu parce que nous serons devenus nous-mêmes une vivante parole de Dieu.

32.  Appliquons-nous à la création intérieure

Le plus grand crime que l’on puisse commettre, c’est de voler aux hommes leur humanité, c’est ce qu’a fait le capitalisme libéral, au nom de la liberté-même du contrat, mais c’était une liberté homicide puisque les ouvriers n’avaient pas le choix, et qu’ils devaient accepter des salaires de famine plutôt que de mourir positivement de faim. Alors s’est vérifié ce que nous avons vu si souvent: dans l’indignité du traitement qu’il subit, l’homme a pris conscience de sa dignité. C’est sur ce fondement que Marx s’est appuyé: il a mobilisé le prolétariat contre une situation indigne, mais il était parfaitement incapable de fonder cette dignité.
Nous l’avons remarqué constamment: il est facile de s’insurger “contre”, il est très difficile de deviner la direction dans laquelle se situe le bien que l’on réclame ! et c’est là la situation actuelle: on réclame sans cesse la dignité de l’homme, mais on ne sait pas où la situer, et chacun finalement commet ce crime de voler à l’homme son humanité ! que ce soient les marxistes au nom de leur absolu avec cette “collectivité” qui n’est “personne”,  ou bien que ce soit  le monde libre qui ignore lui aussi le sens de la personne, et qui, par prétérition parce qu’il n’en parle jamais, laisse périr dans l’homme son humanité !
La plus grande erreur serait de revendiquer cette (la) création intérieure sans la vivre ! et, si nous avons à intervenir – et nous avons à intervenir ! – ce ne peut être que sous cette forme: vivre cette création intérieure, tellement qu’elle rayonne sur le monde entier, comme l’a fait Thérèse de Lisieux dans l’obscurité de son couvent, car les biens de l’esprit ne se communiquent qu’en étant vécus. Le plus grand danger que court l’Eglise en ce moment, c’est ce bavardage illimité où l’on se propose toutes sortes de programmes magnifiques, mais sans les vivre! Les biens de l’esprit ne se transmettent que dans la mesure où ils sont vécus.
“Enfonçons-nous donc dans l’épaisseur”, comme dit S. Jean de la Croix, et appliquons-nous à cette création intérieure, c’est par là, c’est par là que nous contribuerons à la naissance de la véritable humanité.

 33.  L’Eucharistie

L’Eucharistie, ah oui! Ce n’est pas la conservation magique d’une présence matérialisée, c’est l’offrande infiniment réelle d’une présence universelle et qu’on ne peut joindre qu’en nous faisant nous-mêmes universels aussi.
L’Eucharistie qui rassemble toute l’Église, l’Eucharistie qui est le lieu éminent de la Charité, est-elle une exigence formidable. Car l’Eucharistie suppose que nous soyons prêts à tous les dépouillements, à toutes les humilités, à tous les pardons qu’entraîne notre rencontre avec l’Homme-Dieu.
L’Eucharistie entraîne pour susciter l’humanité de nos frères, pour que nos frères deviennent ou soient des hommes authentiques et vrais. Il faut leur apporter en nous-mêmes cet espace illimité et silencieux où Dieu se respire!

34.  Une liturgie sans engagement mystique

Dans quelle mesure notre liturgie n’est-elle pas encore une survivance de ces liturgies royales qui n’engagent jamais le fond de l’âme? Ne peut-on pas penser, parfois, que, dans notre liturgie elle-même, il s’agit de rendre hommage à un souverain, de processionner autour de son autel, de lui ériger un sanctuaire et, ceci une fois accompli, on en est quitte avec Dieu, tout cela pouvant se réaliser et célébrer sans aucune espèce d’engagement mystique?
Il est évident que, si l’homme de la rue est si souvent complètement étranger à ce qui ‘se passe dans nos églises, c’est parce qu’il ne s’y passe aucun événement susceptible de le toucher tant soit peu. II ne s’y sent aucunement atteint et concerné au plus intime de lui-même.
Il y a une religion apparente qui ne suppose aucun engagement profond. Cela est extrêmement grave, et nous pouvons nous demander jusqu’à quel point ce n’est pas à propos de l’Eucharistie qu’on en est arrivé à une confusion aussi radicale sur l’essence même du message de Jésus.

35.  Resituer l’Eucharistie dans la perspective évangélique

Il nous faut resituer l’Eucharistie, il faut la situer là où la vie de l’Église doit retrouver son unité, il faut la situer à sa place, c’est-à-dire dans la perspective évangélique qui s’impose à nous dans les derniers entretiens du Seigneur avec ses disciples.
La dernière consigne qui retentit en toutes les pages du récit johannique, c’est que « vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés ». Et cette consigne est aussi le critère qui fait reconnaître les disciples de jésus : « C’est à cela que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. »
Et, pour donner une leçon de choses à ses disciples, Jésus leur lave les pieds. « Voilà ce que c’est que d’aimer son prochain : ce que j’ai fait, c’est afin que vous vous le fassiez vous-mêmes les uns aux autres. »
Aussi curieux que cela paraisse, l’Eucharistie semble avoir disparu, elle n’est même pas nommée en cet endroit : pourquoi? Parce qu’elle est implicitement contenue dans ce mandatum (ce lavement des pieds). Elle est implicitement contenue et dans le mandatum et dans la consigne ultime du Seigneur, « Aimez-vous les uns les autres », parce que c’est exactement la même chose.

36.  La Messe, le plus grand événement de l’univers

Chaque jour nous sommes confrontés à la souffrance, à la guerre, à la famine, aux tremblements de terre… La Messe est-elle un événement qui puisse retenir sur toutes ces situations ? La Messe est-elle un événement capital, un événement source, un événement qui concerne essentiellement notre vie ?
Qu’a voulu le Christ en nous donnant l’Eucharistie, sinon nous rassembler tous en l’unité d’un seul Corps tellement que, finalement, le sens de la Messe est en effet de transformer toute l’humanité et tout l’univers dans le Corps et le Sang du Christ ? …
Le Messe peut réaliser d’abord cette communion avec toute l’humanité, toute l’Histoire, tout l’univers, pour nous préparer à la communion avec Dieu, car justement le Christ, qui est toujours présent, qui est toujours déjà là, qui est en chacun de nous une Présence qui ne cesse jamais de nous accompagner, le Christ ne nous n’est pas inaccessible, et on le voit bien précisément dans l’adorable cheminement d’Emmaüs : Les disciples sont avec le Seigneur, ou plutôt Il est avec eux, mais eux ne sont pas encore avec Lui, par ce que leur cœur n’est pas encore totalement axé sur l’Amour. Ce n’est que lorsqu’ils témoignent leur charité envers le Christ-pèlerin que, tout d’un coup, le Christ se transfigure à leurs yeux et leur devient présent.
Nous avons à parcourir cet itinéraire. Le Christ est toujours déjà là. C’est nous qui ne sommes pas là et pour Le rencontrer, il faut entrer dans les profondeurs de l’Amour, et cela veut dire que les paroles de consécration qui doivent retentir sur toute l’humanité et de tout l’univers, qui ont pour fin dernière précisément cette transformation de toute l’humanité et de tout l’univers en le Corps et le Sang du Seigneur, cela veut dire que ces paroles, nous ne pouvons les dire avec sincérité qu’en les vivant jusqu’au fond, qu’en nous effaçant dans le Moi du Christ qui les prononce à travers nous.
Alors si nous pouvons dire « Ceci est mon Corps, Ceci est mon Sang » avec efficacité, si vraiment le Seigneur au terme où Il s’était montré nous devient présent, cela signifie que nous avons jeté toute notre vie dans Ses abîmes de Lumière et d’Amour, que nous nous sommes déracinés de nous-mêmes et que notre moi s’est effacé dans le Moi de Jésus-Christ pour que ce soit Lui qui dise « je » et « moi » en nous.
C’est par là que la Messe est une action formidable, le plus grand événement de l’univers, en nous reconduisant aux sources mêmes de la vie libérée qui ne peut jaillir que de cette désappropriation de nous-mêmes, dans le Moi divin qui est l’orient vers lequel nous sommes tous aimantés.

37.  L’eucharistie, un mystère de silence

La Messe est un mystère de silence, ce silence de vie, ce silence qui est une Personne, ce silence qui est une Présence, ce silence qui est la respiration la plus profonde de l’être et la source de toutes les musiques. C’est ce silence qui devrait être l’itinéraire de l’homme pour sa participation à l’eucharistie, c’est ce silence qui atteint jusqu’à la racine de l’être et qui, en nous désappropriant de nous-mêmes, laisse le Christ transparaître en nous. C’est par là que la Messe est, au commencement de chaque journée, un événement extraordinaire dans la mesure, justement, où nous accomplissons ce pèlerinage du silence, du silence de soi-même qui laisse Dieu respirer en nous en lui offrant cet espace de Lumière et d’Amour où sa Vie peut se répandre.
C’est pourquoi la Messe est chaque jour un événement tout neuf, parce que chaque jour, nous avons à naître de nouveau, chaque jour et à chaque instant ; à naître de nouveau du Cœur de Dieu qui bât dans le nôtre, parce qu’à chaque instant nous n’échapperons aux limites et aux servitudes de notre moi propriétaire qu’en nous laissant revêtir et aimanter par le Moi divin.
Il y a donc un sens ontologique, un sens créateur de l’univers et de l’humanité, une rédemption de toute l’Histoire, un recommencement de toute la Création dans ses paroles : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », si nous les vivions, si nous nous recueillons si profondément qu’il n’y ait plus en nous de bruit, que nous soyons tout entiers à l’écoute du Seigneur qui vient, ou plutôt qui est déjà là, et qui ne cesse de nous attendre pour nous laisser transformer par Lui et en Lui.

38.  Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde

Le Carême nous invite à méditer sur cette douleur que le Christ a assumée, pour nous en s’identifiant avec nous et à en tarir la source, en nous ouvrant à sa Lumière, en nous laissant envahir par son Amour.
C’est pourquoi notre premier souci doit être de faire du silence en nous, de nous recueillir chaque jour, pour entendre son appel et apprendre à vivre sa vie comme la nôtre. Car le Règne de Dieu, c’est justement comme le suggère un grand poète, de le laisser vivre dans la vie qu’il répand.
Si nous pouvions ainsi, chaque jour un peu mieux, nous effacer en lui et le laisser transparaitre en nous, ce Carême serait le plus beau des miracles. Selon la mesure de notre amour, le Christ cesserait d’être en nous le Seigneur crucifié, pour y devenir le Seigneur ressuscité.
Pâques ne serait plus alors le simple rappel d’un évènement passé, mais la plus actuelle réalité de notre vie. C’est ainsi que Pascal comprenait la vocation du chrétien, lorsqu’il écrivait ces mots qui expriment magnifiquement le sens de notre Carême : Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde;  il ne faut pas dormir pendant ce temps‑là.”

39.  L’urgence de redonner à l’Eglise son visage mystique

Dans l’époque que nous vivons, dans ce désordre, dans ce tumulte, dans ce désarroi des clercs, des prêtres, des moines, des religieuses qui se demandent à quoi ils pourraient servir ne voyant pas qu’ils sont plus nécessaires que jamais, que précisément ils ont à donner le Christ en personne et c’est ça leur mission irremplaçable: ils ont à donner le Christ en personne! Ils n’ont pas à transmettre des signes, des mots, une doctrine, un enseignement, une philosophie! Ils ont à communiquer ce “Quelqu’un” qui aime chacun jusqu’à la mort de la Croix et qui veut devenir en chacun la Vie de sa vie.
Rien n’est plus important pour nous: il faut que nous redonnions à l’Eglise son visage mystique! il faut qu’elle apparaisse à travers nous comme le corps mystique du Seigneur. Il faut que, dans la transparence de notre vie, resplendisse le Visage de Jésus.
Impossible de rien attendre des techniques, des méthodes, de toutes les organisations, de toutes les proclamations, de toutes les, de tous les mass medias si Jésus n’est pas vivant au fond de nos cœurs! Tout cela ne fera que du bruit, ne fera que divertir les esprits, les éloigner du centre et écorcher le corps mystique du Seigneur!…
L’Eglise est Quelqu’un. L’Eglise est une Personne. L’Eglise est une Présence. L’Eglise, c’est Jésus. Nous ne pouvons donc être d’Eglise authentiquement qu’en nous dévissant, en nous démettant de nous-mêmes avec une volonté obstinée de laisser transparaître à travers nous ce Visage de Jésus après lequel toute la terre soupire.

40.  L’amour, une éternelle extase

La vie nous révèle à nous-mêmes comme une capacité d’infini. C’est là le secret de notre liberté. Rien n’est à notre taille et l’immensité même des espaces matériels n’est qu’une image de notre faim. Toute barrière nous révolte et toute limite exaspère nos désirs.
C’est aussi la source de notre misère. Une capacité n’est qu’une aptitude à recevoir. Une capacité d’infini est une indigence infinie, qui exige d’être comblée avec une sagesse proportionnelle à ses abîmes.

Il est d’ailleurs évident que ce n’est pas à notre corps, qui n’est qu’un point dans l’univers, que nous devons cette ampleur illimitée du vouloir. Notre âme s’y révèle, et la qualité des nourritures qui doivent nous combler: c’est dans l’invisible seulement qu’elles se peuvent rencontrer, dans l’univers intérieur de l’Esprit.
Notre chair même y doit trouver accès et s’assouplir à ses exigences immatérielles, si toute une part de nous-mêmes ne doit point rester étrangère à notre suprême réalisation. Mais le monde invisible l’épouvante et la déconcerte; elle se sent dépossédée à son approche et s’attache avec d’autant plus de violence à son domaine.

Ne parvenant pas à réaliser notre unité par en-haut, nous nous efforçons de l’atteindre par en-bas. Par un transfert de notre appétit sur les objets sensibles, nous leur prêtons la séduction infinie qui répond à l’immensité de nos désirs.
Quoi de plus naturel dès lors que de céder à leurs promesses et de subir l’envoûtement de leur attrait? Comment pourrions-nous résister à leur appel, affamés d’infini, quand l’infini semble à portée de la main?
Nous ne voyons pas que ce qui nous fascine et nous enivre, c’est la projection sur les choses du besoin infini qui nous travaille, le scintillement de l’esprit sur la croupe mobile des vagues fuyantes. Nos mains gardent de leur capture autant qu’un enfant qui s’efforce de saisir l’iris d’une bulle de savon. Nos désirs s’exaspèrent, nos raffinements se dépassent et notre vide s’accroît.

Il faudrait, à ce point, nous montrer ce que nous poursuivons réellement, plutôt que de nous accabler sous la vanité des objets qui nous séduisent. Car ce ne sont pas eux qui nous ensorcellent, mais le chatoiement de l’infini dans les plis de leur étoffe: nos pires excès témoignent encore de notre vocation divine, et ne représentent, la plupart du temps, que l’élan désespéré de notre coeur vers un bonheur insaisissable.
Quelle blessure est souvent, en vérité, la révélation de notre grandeur, et quelle résonance illimitée donne à toutes nos émotions cette capacité d’infini qui est le fond de notre nature! Nos douleurs et nos joies sont sans bornes, comme nos tendresses et nos admirations. Et pourtant nos réalisations semblent si précaires et si vaines…

L’Amour est une éternelle extase au berceau de la vie. Il s’est enchanté de tous les espoirs, il a connu tous les sanglots, il s’est meurtri de toutes les blessures, il a poussé jusqu’à la mort l’ivresse de la vie. Il s’est approprié le langage de l’adoration: tellement il était sûr d’être aux prises avec l’Infini. Mais il est rare qu’il en ait reconnu la véritable nature. Comme l’art et comme la science, il a subi, le plus souvent, l’aimantation qui l’entraînait sans cesse au-delà, sans en discerner la source; et il a soumis l’homme à d’indicibles tortures, dont celui-ci était souvent lui-même, avec une aveugle frénésie, la victime et le bourreau…

Le mystique a sondé ces plaies avec un indicible respect et une magnanime compassion. Il a compris que l’élan magnifique devait retomber sur soi, ou trébucher sur une idole, que cette sortie triomphale ne pouvait qu’aboutir à la pire captivité, si l’extase ne rencontrait son objet véritable, si l’infini ne se révélait indubitablement comme un Autre: à qui tout l’être pût être réellement donné, avec toutes les exigences de sa vie intérieure, toute la richesse de ses désirs, et toute l’immensité de son cour. Un Autre, mais qui fût de l’ordre de l’esprit, et tellement intérieur à l’âme que la personne acquît sa véritable autonomie en lui cédant et en s’y abandonnant comme à son vrai moi. Un Autre en nous, qui ne fût pas nous, et sur qui notre être moral pût être fondé, dans un altruisme qui consacrât son unité.

Le poème de la sainte liturgie


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